Verres striés de Bagolini Marie-José Besnard

Il est grand temps maintenant d’étudier les verres striés de Bagolini, dont il a déjà été question à plusieurs reprises dans l’examen de la correspondance rétinienne dans l’espace et dans le traitement de l’amplitude de fusion.
Les verres striés de Bagolini sont des verres plans qui comportent des stries presque microscopiques (0,005 à 0,008 mm) n’altérant aucunement la vision (figure n° 1).
Leur particularité est, lors de la fixation d’un point lumineux, de faire apparaître un rayon, perpendiculaire aux stries, et dit axe du verre, traversant le point lumineux.
Les verres de Bagolini se présentent comme les verres d’essai, et de ce fait peuvent être utilisés dans les montures d’essai courantes.
Principe d’utilisation
Il s’agit d’orienter les verres de façon à former une croix avec les stries. De façon générale les rayons sont orientés de biais, en croix de Saint André, cependant, il peut être plus pratique, à l’usage, de redresser la croix. Les rayons étant vus chacun par un œil, le malade et même l’orthoptiste s’y retrouvent parfois mieux en parlant du rayon vertical, ou debout, et du rayon horizontal, ou couché. Il est indispensable, que les verres de Bagolini d’une part, et les verres portés par le malade d’autre part, soient d’une propreté rigoureuse. On risquerait autrement, d’avoir des rayons supplémentaires qui fausseraient l’examen.
L’examen se fait avec la fixation d’un point lumineux, sans prismes, de loin et de près, avec et sans correction si nécessaire
; il faut également utiliser les verres striés de Bagolini à l’angle objectif, mesuré avec les prismes, et à l’angle objectif de l’espace ou point d’équilibre.
Enfin, dans le déviomètre, l’utilisation des verres de Bagolini peut être utile, pour contrôler l’absence de neutralisation.
La présence des deux rayons permet de conclure qu’il n’y a pas de neutralisation, mais ceci peut se faire en correspondance normale ou anormale comme nous allons le voir.
D’autre part, le but premier des verres striés de Bagolini, étant de permettre l’examen sensoriel dans des conditions aussi proches que possible des conditions habituelles de vision du sujet, ils sont indispensables, dans l’examen des strabismes à petit angle, et les hétérophories plus ou moins parfaitement compensées.
Méthodes d’examen


Sans l’aide des prismes
Lorsqu’il y a peu ou pas de déviation apparente, il s’agit de savoir comment le sujet utilise ses deux yeux dans la vie courante. La vision n’étant pas modifiée par les verres striés de Bagolini, nous sommes aussi près que possible des conditions habituelles de vision, mais la présence et la position des rayons nous renseignent sur la participation de chaque œil.
Le sujet fixe donc un point lumineux, d’abord à 5 m puis à 30 cm.
Plusieurs réponses sont possibles
:
Le test positif
Une seule lumière, elle est coupée par deux rayons continus (figure n° 2).
Les deux yeux voient la lumière qui est fusionnée
; il n’y a pas de neutralisation, puisque les deux rayons sont présents dans leur totalité.
Mais ceci peut se produire en correspondance rétinienne normale ou anormale. Pour pouvoir en faire le diagnostic différentiel, il faut pratiquer un coup d’écran.
Le test positif normal
Il n’y a pas de mouvement au cover-test.
La fusion est bifovéolaire, nous sommes donc en présence d’une correspondance rétinienne normale.
Pour s’assurer de l’exactitude des réponses, il est bon parfois de faire tourner chaque rayon sur lui-même, il doit avoir le point lumineux pour axe de rotation.
Le test positif anormal
Le cover-test révèle un léger mouvement d’un œil ou de l’autre.
La fusion n’est pas bifovéolaire, mais se fait entre la fovéa de l’œil fixateur et un point non fovéolaire de l’œil dévié. Nous sommes donc en présence d’une correspondance rétinienne anormale harmonieuse, qui a de fortes chances d’être utilisée dans la vie courante, sous la forme d’une union binoculaire plus ou moins bien établie.
Si l’on a pris la précaution de pratiquer un cover-test rigoureux, on mettra en évidence de petits angles d’anomalie, que les autres méthodes n’avaient pas permis d’affirmer ou même de déceler.
D’un autre côté, la mise en évidence d’une union binoculaire, par les verres striés de Bagolini, permet de connaître la participation de l’œil dévié à l’acte binoculaire, le pronostic d’une éventuelle amblyopie n’en sera que plus précis.
Le test négatif
Une seule lumière est coupée par un seul rayon (figure n° 3).
Il y a neutralisation de l’œil dont le rayon est absent. Cette neutralisation peut être constante ou intermittente, unilatérale ou alternante.
Le test incomplet
Une seule lumière, deux rayons dont l’un n’est pas complet et n’est pas forcément centré sur la lumière.
Le test incomplet périphérique
Le rayon incomplet n’est pas centré, sur la lumière (figure n° 4).
Neutralisation partielle, souvent centrale, pour éviter la diplopie là où devrait se trouver la seconde lumière. Ceci se rencontre fréquemment dans les cas de correspondance rétinienne anormale dysharmonieuse inachevée.
Le test incomplet central
Le rayon incomplet est centré sur la lumière (figure n° 5).
Il faut croire que là, la présence du verre strié de Bagolini lève une neutralisation, mais en partie seulement.
Si le cover-test ne révèle aucun mouvement, la correspondance rétinienne est restée normale en puissance, mais il y a neutralisation centrale plus ou moins tenace.
Ceci se rencontre souvent dans les strabismes divergents intermittents et les exophories.
Le test dissocié
Deux lumières, chacune coupée par un rayon (figure n° 6).
Il y a diplopie. Dans ces cas-là, les verres striés de Bagolini ne donnent pas plus de renseignements que les autres méthodes.
Avec les prismes de Berens

À l’angle objectif mesuré avec les prismes, on procédera de la même façon. Les réponses sont sensiblement les mêmes.

  • Test positif Il sera toujours normal, puisque par définition nous sommes à l’angle objectif.
Test négatif
Test incomplet
Test dissocié
L’utilisation des verres striés de Bagolini avec les prismes permet de savoir ce que le sujet pourrait faire de ses deux yeux, une fois la déviation supprimée, mais on s’est déjà bien éloigné des conditions habituelles de vision.
Dans ces cas-là
; les réponses sont sensiblement les mêmes avec le verre rouge et les verres striés de Bagolini, cependant, surtout chez les divergents, la neutralisation semble mieux répondre aux verres striés de Bagolini qu’au verre rouge.
À l’angle objectif de l’espace, ou point d’équilibre
L’examen se pratique dans l’espace, à la distance où les deux axes visuels se rencontrent.

Pour trouver cet angle objectif de l’espace, il faut pratiquer une fixation alternée précise sur un point lumineux que l’on rapprochera ou éloignera du sujet, jusqu’à ce qu’en passant de la fixation de l’œil droit à celle de l’œil gauche, il n’y ait plus aucun mouvement d’aucun œil.
Le point lumineux se trouve alors placé sur les deux axes visuels à l’endroit précis où ceux-ci se croisent dans l’espace, d’où l’expression « angle objectif de l’espace » comme l’a nommé Mme Prient. Chaque fois que cet angle est mesurable et stable, l’examen aux verres striés de Bagolini à l’angle objectif de l’espace donne des renseignements très précieux du point de vue pronostic, quand l’intervention est envisagée.
Les réponses sont les mêmes qu’à l’angle objectif mesuré avec les prismes, seules changent les conditions d’examen.
Méthodes de traitement
Les verres striés de Bagolini ne servent pas au traitement de la correspondance rétinienne anormale qu’ils ont permis de mettre en évidence, mais au traitement de la fusion.
Il s’agit alors d’entraîner une fusion vraie et d’en améliorer l’amplitude, tant en convergence qu’en divergence, avec le contrôle des verres striés de Bagolini.
Ce traitement s’applique aux strabismes, aux hétérophories et à certaines unions binoculaires.
Dans les strabismes
Le traitement se fait à l’angle objectif mesuré aux prismes ou à l’angle objectif de l’espace.
Ce traitement est préopératoire et doit être tenté chaque fois qu’il est possible de mettre en évidence une fusion si fruste soit-elle, à l’angle objectif.
La barre de prismes est alors utilisée comme nous l’avons longuement expliqué, et la présence des rayons de Bagolini permet un contrôle réel de la neutralisation.
Bien entendu, le traitement est indiqué, après intervention, s’il existe une déviation résiduelle, pouvant être compensée par une bonne fusion.
Dans les hétérophories
L’utilisation des verres striés de Bagolini avec les barres de prismes de Berens, reste le traitement de choix dans les hétérophories, principalement les exophories (de même que les strabismes divergents intermittents), puisque la vision n’est absolument pas modifiée par les verres striés de Bagolini.
Par contre, la simple adjonction d’un verre rouge, provoquant deux sources lumineuses de couleurs différentes peut parfois suffire à faire lâcher une fusion, donc faire apparaître une déviation manifeste, en d’autres termes, favoriser la décompensation de l’hétérophorie.
Dans les unions binoculaires
Dans les cas d’union binoculaire accompagnés des symptômes subjectifs classiques de l’insuffisance de convergence, on peut être amené à développer l’amplitude de fusion ou plutôt de « fausse fusion » sur la base anormale du sujet, de façon à le soulager de ses troubles subjectifs.
Les verres striés de Bagolini sont en ces cas-là souvent plus efficaces que le verre rouge.
Il va sans dire que la décision d’un tel traitement revient à l’ophtalmologiste seul, mais il se base alors sur les renseignements sensoriels communiqués par l’orthoptiste, d’où l’importance d’un examen minutieux et d’un compte rendu donnant une idée exacte de la situation.
Signalons enfin, qu’il est des cas mal définis où, malgré tous les efforts de l’orthoptiste, il est absolument impossible de trancher entre une correspondance rétinienne normale ou anormale ou même une dualité de correspondance.
Ceci doit également ressortir nettement dans le compte rendu, et sur la fiche d’observation du malade.
Avant de terminer ce chapitre, il semble utile de signaler deux erreurs malheureusement assez courantes
: les verres striés de Bagolini sont parfois assimilés, à tort, à la baguette de Maddox ou aux post-images de Bielschowsky, du fait que dans ces trois méthodes, il y a un point lumineux et un ou deux traits.
Avec le Bagolini, il n’y a pas de dissociation, la fusion est respectée. Les rayons ne sont que des contrôles supplémentaires.
Avec la baguette de Maddox, il n’y a plus fusion, mais dissociation.
La lumière fixée par un œil est restée telle quelle, l’autre est devenue un trait rouge.
Avec les post-images de Bielschowsky, les traits perçus par chaque œil, ne sont pas des objets réels, et font appel à des conditions de vision (images rémanentes) absolument inutilisées dans la vie courante.
Même si l’on fait superposer les traits des post-images à un objet réel, cela n’a rien à voir avec les verres striés de Bagolini, les traits du Bielschowsky étant vus par les deux maculas et le point lumineux par la macula de l’œil fixateur et un point non maculaire de l’œil dévié en cas de correspondance rétinienne anormale. Nous y reviendrons en temps voulu.