I Le « Dictionnaire du Strabisme » de Philippe Lanthony
Image
Nom féminin
Le mot: « image  » a de très nombreux sens dans le langage courant, depuis le plus concret (« un livre d’images  ») jusqu’au plus figuré (« une image de style, une image de marque  »). Le vocabulaire de la vision et du strabisme reflète cette diversité, et le mot sera utilisé au moins dans 3 sens distincts:
• Image optique,
• Image physiologique,
• Image psychologique.
Image optique
Image formée par réflexion (image catoptrique) ou par réfraction (image dioptrique) de la lumière.
On décrit ainsi
:
Reflet cornéen: image catoptrique formée par la réflexion d’une source lumineuse sur la face antérieure de la cornée.
Synonyme
: Première image de Purkinje-Sanson. C’est la seule des images catoptriques de l’œil qui ait un intérêt pratique en strabologie.
Image oculaire: terme équivoque qu’il vaut mieux éviter.
Image rétinienne: image dioptrique constituée par réfraction de la lumière à travers les milieux transparents de l’œil et se trouvant formée dans le plan de la rétine.
L’expression « image rétinienne  » est donc très précise et doit être limitée à ce sens étroit d’une image dioptrique, réelle, renversée qui se forme dans l’œil considéré en tant qu’instrument optique. On peut tout au plus la considérer, au point de vue physiologique, comme le stimulus proximal qui déclenche les processus visuels. Mais elle doit être formellement distinguée des phénomènes visuels proprement dits, et des soi-disant
: « images perçues  » qui sont d’ordre sensoriel et psychologique.
Image physiologique
Bien qu’il soit assez impropre, le mot « image  » est utilisé pour désigner les phénomènes physiologiques, biochimiques ou bioélectriques qui se produisent dans les voies visuelles après la stimulation lumineuse de l’œil; on parle ainsi de:
Image chimique: réactions photochimiques déclenchées dans les cellules rétiniennes par la stimulation lumineuse.
L’expression est évidemment impropre, mais désigne cependant assez clairement la spécificité de ces processus.
Image corticale: est un terme beaucoup plus équivoque:
¬ Au sens strict, il désigne simplement les processus bioélectriques qui se déroulent dans le cortex visuel à la suite de la stimulation rétinienne
;
¬ Cependant on sait aussi qu’il existe une certaine corrélation topographique entre les aires de la rétine et celles du cortex visuel cérébral
; c’est pourquoi on parle parfois d’une « rétine corticale  » pour désigner ce cortex visuel; et par suite d’une « image corticale  » qui serait l’homologue de l’image rétinienne, en vertu de la règle d’isomorphisme. Il faut cependant souligner que ceci n’avance en rien la compréhension du problème de la perception visuelle, car cette « image  » doit être transformée en une sensation, phénomène psychologique.
Image psychologique
Définition: image perçue subjectivement par le sujet et localisé dans l’espace visuel subjectif.
Synonyme
: image psychique; mentale; perceptive; etc… Le mot « image  » est ici extrêmement ambigu:
• Il n’est certainement pas licite d’utiliser le même mot pour désigner un processus d’optique (« l’image rétinienne  ») et un phénomène subjectif visuel. C’est certainement cette utilisation du même terme qui a donné lieu à tant de faux problèmes et de confusions
: pourquoi voyons-nous les objets droits alors que l’image rétinienne est renversée? Comment les images rétiniennes sont-elles « projetées  » dans l’espace? etc.…
• Ce n’est pas une « image  » qui est perçue par la vue. C’est un objet
; nous ne percevons pas des « images d’objets « mais des objets. Le véritable terme non équivoque serait donc: « objet perçu visuellement  », ou, plus brièvement « objet visuel  » (Hering). C’est son encombrement qui lui fait généralement préférer « image  » qu’on oppose ainsi à « l’objet  », mot qui désigne l’objet réel, physique, du monde objectif. Si on utilise « image  » il faut donc bien savoir ce qu’il signifie.
• À partir du terme « image  », au sens perceptif, les dérivés sont multiples et correspondent aux modalités diverses de la perception visuelle
; on parle ainsi de:
¬ Image simple, image double
;
¬ Image vraie, image fausse
;
¬ Image directe, image croisée
;
¬ Image homonyme, image hétéronyme
;
¬ Image homo topique, image hétérotopique
; etc… etc…
In
Préfixe
Il y a en fait deux préfixes: « in  ».
In: préfixe privatif, indiquant l’absence d’une caractéristique.
En strabologie, c’est le cas dans
:
¬ Incomitance = absence de concomitance
;
¬ Incongruence = absence de congruence
;
¬ Insuffisance = absence ou diminution de la fonction étudiée, par ex.
: Insuffisance de convergence;
¬ Infini = absence de limites
; etc…
¬ Inapparence = néologisme strabologique, pour désigner une caractéristique non évidente.
In: préfixe locatif, indiquant un lieu situé à l’intérieur, en dedans.
En strabologie. C’est le cas dans
:
¬ Incision = au sens chirurgical
;
¬ Incyclophorie, incyclotropie = phorie, ou tropie, tournant l’œil vers le dedans
;
¬ Intorsion = torsion en dedans.
Incision
Nom féminin
En strabologie: ouverture chirurgicale de la conjonctive et de la capsule de Tenon pour accéder aux muscles oculomoteurs.
On utilise 3 types principaux.
Incision transconjonctivo-ténonienne sur le muscle:
• Soit au niveau même du corps musculaire (ou du tendon); (variante de Swan: incision verticale sur la conjonctive et horizontale sur la Tenon) (1954);
• Soit aux bords du muscle
: au-dessus et au-dessous;
• Soit en avant du muscle
: pour l’abord isolé des obliques.
Incision limbique:
Au bord de la cornée, en regard d’un des muscles droits, horizontal ou vertical (Massin. Hudelo, 1962).
Incision au fornix:
Dans le cul-de-sac conjonctival (Parks. 1969).
Incomitance
Nom féminin
Caractéristique d’un strabisme dans lequel la grandeur de l’angle de déviation peut varier selon l’œil qui fixe et selon les variations des versions et des vergences.
Alors que « concomitance  » est un mot du langage courant, « incomitance  » est un néologisme médical, et même strabologique
; mais il est tout à fait légitime par sa brièveté et sa clarté.
• La notion d’incomitance était d’abord restreinte à la différence de grandeur de l’angle suivant l’œil qui fixe, en position primaire, en particulier au cours des paralysies oculomotrices. Il paraît tout à fait logique d’étendre la notion d’incomitance à toutes les variations spatiales du regard, et aux modifications qu’elles peuvent apporter à la grandeur de l’angle strabique (cf.
: Quéré. 1973, p. 109-110).
• Il y aura donc des incomitances
:
¬ Suivant les versions
: horizontales (incomitance latitudinale de Duane; incomitance latérale, Knapp) ou verticales (incomitance haut - bas, avec le cas particulier des formes alphabétiques);
¬ Suivant les vergences
: c’est-à-dire en pratique suivant la distance de fixation (incomitance longitudinale de Duane; incomitance loin - près. Quéré);
¬ Suivant l’œil qui fixe (incongruence de la déviation, Swan
; incomitance de latéralisation, Quéré);
¬ Suivant l’amétropie, corrigée ou non
: incomitance accommodative, ou réfractive (Quéré).
• À toutes ces formes d’incomitances statiques il faut ajouter les incomitances cinétiques, révélées notamment par l’électrooculographie.
• Les cas particuliers où l’angle diminue jusqu’à zéro posent le rapport entre l’incomitance et l’intermittence (cf.)
; dans l’ensemble on peut dire que:
¬ L’incomitance est une notion spatiale
; l’intermittence une notion temporelle;
¬ L’annulation de l’angle est facultative dans la définition de l’incomitance, elle est obligatoire dans la définition de l’intermittence
;
¬ L’incomitance sera donc une intermittence spatiale chaque fois que la déviation s’annule
;
¬ L’intermittence sera donc une incomitance temporelle chaque fois que la déviation s’annule.
Synonyme
: non-concomitance.
Antonyme
: concomitance; comitance.
Dérivé
:
Incomitant
Adjectif
Qui a les caractéristiques de l’incomitance.
Incongruence
Nom féminin
Définition générale: caractéristique de deux figures qui ne sont pas superposables l’une à l’autre par translation dans un plan.
Alors que « congruence  » est un terme du langage courant, « incongruence  » est un néologisme médical
; il a été utilisé en strabologie tant pour décrire un manque d’analogie sensorielle qu’un manque d’analogie motrice;
On parle ainsi
:
• D’
incongruence rétinienne, d’incongruence des champs visuels, d’incongruence des images rétiniennes: pour exprimer l’absence de ressemblance géométrique et de correspondance point par point des rétines, ou d’une partie des rétines (par ex. rétine nasale d’un œil et rétine temporale de ce même œil); les champs visuels ou une partie des champs visuels (par ex.: champ visuel nasal d’un œil et champ visuel temporal de ce même œil); des deux images rétiniennes (aniséïconie); L’expression: « incongruence rétinienne  » a aussi été utilisée comme synonyme de « horror fusionis  » (ct).
• D’incongruence motrice (Swan, 1958): pour indiquer que l’angle de déviation n’est pas le même suivant l’œil qui fixe, avec deux cas possibles:
¬ Angle ne variant pas lors des versions chaque œil fixant
: incongruence avec concomitance;
¬ Angle variant lors des versions, chaque œil fixant
: incongruence avec incomitance.
• Incongruence de la diplopie: pour signifier que l’angle subjectif diffère de l’angle objectif? C’est donc à peu près synonyme de correspondance anormale.
Ces multiples acceptions engagent à la prudence dans l’emploi du mot, auquel on peut souvent préférer un synonyme plus précis.
Infini
Nom masculin
Dans le domaine de la vision et du strabisme, la notion d’infini est spatiale, et utilisée dans diverses expressions:
Infini accommodatif:
Région de l’espace dont les objets forment une image dans le plan de la rétine sans nécessité d’accommodation de l’œil.
On admet en pratique clinique la distance de 5 mètres (ou 6 mètres)
; il faut néanmoins remarquer que les boîtes de verres d’essais incluent des verres de 0,12 dioptrie, correspondant donc à une distance focale de 8 mètres; et que l’œil est parfaitement sensible à cette différence. De plus on sait que certains strabismes (notamment des exotropies) ont une déviation notablement différente à 5 mètres et au-delà, par ex. À 40 ou 50 mètres de fixation. Cet infini pratique d’accommodation est donc arbitraire et souvent insuffisant.
Infini optique:
Région de l’espace dont les objets forment une image dans le plan de la rétine (ou, plus généralement, dans le plan focal du système optique considéré).
C’est donc une définition d’optique théorique large, qui inclut notamment l’infini accommodatif précédemment défini, et aussi tout œil corrigé par un verre approprié.
Infini visible:
Région de l’espace la plus éloignée possible dont les objets sont perceptibles par l’œil.
Cette définition correspond à l’idée courante de l’infini
: la visibilité des objets n’est fonction ni de la taille ni de la distance, mais seulement de leur brillance, et c’est pourquoi nous pouvons voir des étoiles situées à des années-lumière de distance.
Infini visuel:
Région de l’espace visuel où sont localisés subjectivement les objets situés dans l’infini visible.
L’infini visuel appartient au monde subjectif de la perception, et doit donc être formellement distingué de l’infini visible qui appartient au monde physique objectif. On sait, par expérience usuelle, que les objets de l’infini visible ne sont pas localisés subjectivement « à l’infini  » (cela n’a même pas de sens au point de vue perceptif) mais à une distance finie, apparemment assez proche, et qui constitue la « voûte céleste  », sorte de « coupole  » sur laquelle nous situons subjectivement les étoiles et les planètes. Plus concrètement, cette distance de l’infini visuel concerne tous les objets situés au-delà des possibilités de l’acuité stéréoscopique
: soit environ 1 km pour une acuité stéréoscopique de 15 secondes (cf.: Linksz, 1954). Autrement dit, tout objet situé au-delà de 1 km ne peut être distingué par la seule acuité stéréoscopique comme plus proche situé qu’un objet céleste; et par ex. on ne peut dire visuellement si tel nuage est devant ou derrière la lune.
Inhibition
Nom féminin
Définition générale: diminution ou suspension réversible de l’activité d’un organe ou d’un tissu sous l’effet d’une stimulation nerveuse.
• Le concept d’inhibition est un concept très large et très général en neurophysiologie (travaux classiques de Brown-Sequard, Sherrington, Pavlov, Granit, etc…), et fait partie des interactions nerveuses opérant notamment en physiologie motrice et visuelle (comme la sommation, la synchronisation, etc…)
;
• L’inhibition doit être distinguée de
:
¬ L’adaptation
: réduction progressive de l’excitation par modification de la sensibilité du récepteur;
¬ La fatigue
: diminution d’activité par épuisement, en rapport généralement avec la durée;
¬ L’inactivation
: processus pharmacodynamique rendant l’organe inactif par une substance appropriée;
¬ La parésie ou la paralysie
: déficit partiel ou total de l’action d’un muscle d’origine neurale et de nature pathologique (non immédiatement réversible).
• De nombreux mots dérivés servent à décrire les modalités variées d’inhibitions
: inhibition motrice ou sensorielle; inhibition périphérique ou centrale; inhibition latérale, réciproque, récurrente, etc… Tous ces termes ne concernent qu’indirectement la strabologie; cependant ce sont des notions importantes en physiopathologie.
• En strabologie, les termes suivants sont utilisés
:
¬ Inhibition de la convergence
;
¬ Inhibition de l’accommodation
;
¬ Inhibition corticale
: généralement invoquée dans les phénomènes binoculaires: rivalité binoculaire, neutralisation (cf.);
¬ Inhibition rétinienne
: généralement invoquée dans les phénomènes monoculaires: amblyopie.
On ne saurait nier que le concept général d’inhibition est trop souvent utilisé, comme un mot commode et savant, qui ne fait en réalité que masquer notre ignorance des véritables processus en cause
; la « virtus inhibitiva  » de la rétine et du cortex n’explique pas plus l’amblyopie et la neutralisation que la « virtus dormitiva  » de l’opium chez Molière n’explique le sommeil…
Insuffisance
Nom féminin
Diminution qualitative ou quantitative d’une fonction physiologique en dessous de ses limites normales.
En strabologie, le terme est utilisé dans les expressions suivantes
:
Insuffisance d’accommodation
Diminution physiologique (presbytie) ou pathologique de l’amplitude accommodative du cristallin.
Insuffisance de convergence
Diminution de l’amplitude motrice de fusion en convergence.
On désigne souvent par l’expression « insuffisance de convergence  » une exotropie où la déviation est plus grande de près que de loin. En réalité les deux ne sont pas nécessairement liées, et il ne faut pas confondre position de repos et fonction physiologique.
Insuffisance de divergence
Diminution de l’amplitude motrice de fusion en divergence.
Le terme sous-entend l’existence d’une fonction active de divergence dont la réalité est discutée.
On désigne souvent par l’expression « insuffisance de divergence  » une ésotropie où la déviation est plus grande de loin que de près. En réalité une telle déviation n’est pas nécessairement liée à la divergence et il ne faut pas confondre position de repos et fonction physiologique.
Synonyme
: faiblesse; diminution: termes vagues à éviter.
Antonyme
: non pas « suffisance  » (qui veut dire: « normalité  »), mais « excès  ».
Intermittence
Nom féminin
Caractéristique d’un strabisme où la déviation n’existe qu’à certains moments, de façon spontanée, et toutes conditions visuelles et motrices restant égales.
• L’intermittence est une notion temporelle. Au sens courant « intermittent  » signifie
: « qui s’arrête et recommence par intervalle  » (Larousse).
• La notion de spontanéité distingue le strabisme intermittent du strabisme latent, où la déviation doit être provoquée par une manœuvre dissociante.
• La notion d’égalité des conditions visuelles ou motrices signifie que le strabisme peut ou non exister à un instant donné même si la distance de fixation, la direction du regard, l’œil qui fixe sont restés les mêmes. Elle différencie donc l’intermittence de l’incomitance où ce sont justement les variations de ces conditions qui déclenchent la déviation (ou la modifient). Les rapports entre intermittence et incomitance sont particulièrement nets dans les strabismes incomitants où l’angle de déviation s’annule dans certaines conditions, l’intermittence, notion temporelle qui s’oppose donc à l’incomitance, notion spatiale (cf.
: Incomitance).
Synonyme
: strabisme occasionnel (Maddox), inconstant, récurrent, relatif: termes peu usités.
Antonyme
: strabisme constant, permanent, continu, fixé (peu usités).
Dérivés
: strabismes périodique, cyclique, circadien, tous des termes désignant des strabismes récurrents à intervalle fixe (cf.).
Le terme « phorie-tropie  » couramment utilisé pour désigner les strabismes intermittents implique en fait une déviation latente.
Iso
Préfixe
Préfixe (gr. « isos  »: égal) exprimant une égalité de forme, de structure, de fonction entre deux ensembles, ou parties d’un ensemble.
En strabologie, on l’utilise principalement pour désigner une égalité anatomique ou fonctionnelle entre les deux yeux
:
• Égalité d’acuité visuelle (isoacuité).
• Égalité de réfraction (isométropie. isoréfraction, et aussi isoamétropie).
• Égalité des diamètres pupillaires (isocorie),
• Égalité de taille entre les deux images rétiniennes (iséïconie).
Plus spécifiquement, on parle de
:
Ésophorie
Forme d’hétérophorie dans laquelle l’angle de déviation ne varie pas avec la direction du regard.
En réalité, peu utilisé.
On n’utilise pas, par contre, le terme
: « isotropie  » pour désigner un strabisme dont l’angle ne varie pas avec la direction du regard; le terme serait pourtant logique, car il aurait un sens très voisin de celui qu’il a déjà en physique (Larousse: « isotrope  »: se dit d’un corps dont les propriétés sont les mêmes dans toutes les directions où on les évalue  »). Le terme: « isodéviation  », qui pourrait désigner la même entité, n’est pas non plus utilisé.