F Le « Dictionnaire du Strabisme » de Philippe Lanthony
Faux, Fausse
Adjectif
Un des termes les plus redoutables de la strabologie, car il a donné lieu à la fabrication de toutes sortes d’expressions équivoques ; les plus notables sont les suivantes :
  • Fausse fixation : mauvais terme parfois employé pour signifier : « fixation excentrique  ».
  • Fausse fusion : superposition apparente des images qui peut être obtenue au synoptophore, mais sans amplitude de fusion.
  • Fausse image : image perçue par l’œil dévié au cours de la diplopie. En fait il n’y a ni « vraie  » ni « fausse  » image, et nous ne percevons d’ailleurs pas des « images  » mais des « objets visuels  ».
  • Fausse macula : point rétinien qui est utilisé pour fixer en cas de fixation excentrique. (On dit aussi : « pseudo-macula  » qui ne vaut guère mieux). En fait ce point, qui est souvent une zone plus ou moins étendue, n’a ni les caractères anatomiques ni les fonctions de la macula ; et le terme est d’autant plus ambigu qu’il sert parfois à désigner le point de correspondance anormale de l’œil dévié.
  • Fausse projection : terme déplorable pour désigner les anomalies de la localisation visuelle. Il est d’ailleurs vide de sens, puisque la « projection spatiale des images  » n’existe pas (cf. : Projection).
  • Faux strabisme : préférer : « pseudo-strabisme  ».

Fick (axes de)
Système de coordonnées perpendiculaires entre elles et tridimensionnelles, ayant pour point commun le centre de rotation du globe oculaire, et permettant de repérer cliniquement les mouvements monoculaires (les ductions) à partir de la position primaire dite kinématique (cf.).
Description : les 3 axes de Fick sont décrits comme suit :
  • L’axe X : est l’axe transversal horizontal autour duquel sont effectués les mouvements verticaux ;
  • L’axe V : est l’axe horizontal antéro-postérieur, situé dans le plan sagittal, passant par le pôle antérieur de la cornée, et autour duquel sont effectués les mouvements de torsion (ou girations, ou cycloductions) ;
  • L’axe Z : est l’axe vertical autour duquel sont effectués les mouvements horizontaux.
Les axes X et Z sont situés dans un même plan frontal, qui est appelé plan de Listing (cf.).
Si on considère les deux yeux ensemble, chez le sujet normal et théorique, on voit donc que :
  • Les axes X des deux yeux sont confondus en un seul axe transversal horizontal ;
  • Les axes Y des deux yeux sont parallèles, horizontaux dans le sens antéro-postérieur ;
  • Les axes Z des deux yeux sont parallèles et verticaux.
Toutes ces notions assez théoriques vont permettre une description géométrique précise des déviations strabiques.
Géométrie des déviations strabiques
On peut considérer une déviation strabique comme la rotation (pathologique) d’un des deux yeux autour d’un des axes de Fick, l’autre œil restant en position primaire dite kinématique. L’angle de cette rotation est l’angle objectif ; c’est l’angle dont tournent les deux autres axes de Fick autour de l’axe considéré, qui leur sert de pivot de rotation.
Dans ces conditions :
  • Une déviation verticale est la conséquence d’une rotation autour de l’axe X de Fick ; l’axe Y cesse d’être dans le plan horizontal, et l’axe Z cesse d’être dans le plan vertical.
  • Une déviation en torsion (cyclodéviation) est la conséquence d’une rotation autour de l’axe Y de Fick ; l’axe X cesse d’être dans le plan horizontal, et l’axe Z cesse d’être dans le plan vertical sagittal ; cependant, fait important, les deux axes X et Z restent tous les deux dans le plan frontal.
  • Une déviation horizontale est la conséquence d’une rotation autour de l’axe Z de Fick ; l’axe X cesse d’être dans le plan frontal, et l’axe Y cesse d’être dans le plan vertical sagittal ; cependant, fait important, les deux axes X et Y restent tous deux dans le plan horizontal.
Ces considérations géométriques soulignent ce fait que les trois types principaux de déviations strabiques diffèrent non seulement en sens mais en nature ; en effet :
  • Dans une déviation en torsion (cyclodéviation) les deux axes visuels continuent à se rencontrer au point de fixation ;
  • Dans une déviation horizontale les deux axes visuels cessent de se rencontrer au point de fixation, mais ont cependant un point commun dans le plan horizontal (angle objectif de l’espace) ;
  • Dans une déviation verticale, les deux axes visuels n’ont plus aucun point commun dans l’espace.
Ces différences sont évidemment liées au caractère bipolaire de cette géométrie des déviations strabiques, les deux pôles étant les centres de rotation des deux yeux.

Fil (opération du)
Mauvais terme servant à désigner l’opération de Cüppers (cf.) ; les semi-traductions, comme « Fadenoperation  », ne sont pas moins critiquables, et doivent être évitées.
On préférera donc dire : « opération de Cüppers  » ; ou : « rétropexie  » (von Noorden, 1 978) ; ou, mieux encore : « myopexie rétro-équatoriale  » (Deller, 1 978).

Fixation
Nom féminin
Définition générale : processus réflexe sensorio-moteur ayant pour rôle d’amener (par une saccade de fixation) et de maintenir (dans la position de fixation) l’image rétinienne de l’objet momentané d’attention visuelle en une zone de la rétine normalement privilégiée par sa meilleure capacité discriminative et par son rôle de centre de référence rétino-moteur.
  • Processus réflexe : la fixation est déclenchée par l’attention pour un objet, mais le processus même qui amène et maintient l’image de celui-ci sur une zone donnée de la rétine est réglé de façon réflexe ;
  • Amener et maintenir : le terme « fixation  » et plus encore le terme « réflexe de fixation  » sont ambigus, car ils servent à désigner deux processus différents : la saccade de fixation, par laquelle l’œil change de point de fixation ; et, tout opposé, le processus par lequel l’œil conserve la fixation du même point ;
  • Objet momentané d’attention visuelle. Le regard normal n’est jamais stable mais balaie au contraire de façon constante l’espace visuel, avec seulement de brèves pauses de fixation, l’attention visuelle ayant une double fonction :
    • D’une part le maintien sur un point donné que le sujet fixe (scrute, examine, inspecte) plus particulièrement ;
    • Et d’autre part l’orientation vers un nouveau point du champ visuel pour déclencher une saccade dans sa direction ;

  • Zone privilégiée : qui est normalement la fovéola ;
  • Meilleure capacité discriminative : soit en pratique le maximum d’acuité visuelle ;
  • Centre de référence rétino-moteur : correspondant à la valeur oculomotrice zéro, et qui se combine à l’état normal avec la meilleure capacité discriminative, et est ressentie de façon subjective par le sujet comme ce qu’on appelle la « direction visuelle principale  » (cf.).

Le vocabulaire dérivé de « fixation  » est important et sera divisé en 3 chapitres :
  • Géométrie de la fixation ;
  • Mouvements de fixation ;
  • Modes de fixation.

Géométrie de la fixation
On parle de :
Point de fixation
Objet du monde physique vers lequel est dirigé l’œil (les yeux) lors de la fixation.
Synonyme : objet de fixation ; point objet de fixation.
Le point de fixation est donc un objet réel, physique, objectif, appartenant au monde environnant ; le terme ne désigne donc :
  • Ni le point (la zone) de la rétine sur laquelle se place l’image de l’objet fixé (il n’y a d’ailleurs pas de mot propre pour désigner celui-ci) ;
  • Ni le point perçu subjectivement par le sujet comme étant celui qu’il est en train de fixer ; ce point devrait être désigné par un mot particulier, comme le faisait Hering, en distinguant : « Fixationpunkt  » = point de fixation du monde physique, et : « Kernstelle  » = littéralement : « endroit nodal  » pour désigner l’équivalent sensoriel du point fixé, qui sert de centre de référence subjectif pour l’espace perçu visuellement. Là encore, il n’y a pas de mot propre, d’où de multiples confusions de vocabulaire.

Ligne de fixation
Ligne joignant le point de fixation au centre de rotation de l’œil. Importante en strabologie, car directement liée à la motilité oculaire.

Plan de fixation
Plan formé par les lignes de fixation des deux yeux et la droite joignant leurs centres de rotation.

Champ de fixation
Limites dans lesquelles peuvent se déplacer les lignes de fixation en toutes directions, la tête restant immobile.
Synonyme : champ moteur ; champ du regard.

Position de fixation
Position de l’œil (des yeux) active, volontaire, grâce à laquelle l’image de l’objet momentané d’attention visuelle est maintenue sur la zone privilégiée de la rétine utilisée pour la fixation.

Disparité de fixation (cf. : Disparité).

Mouvements de fixation
Il y a 3 types de mouvements dits de fixation :

Saccade de fixation
Grande saccade qui sert à changer de point de fixation quand l’attention visuelle se porte d’un objet préalablement fixé sur un nouvel objet, devenu nouveau centre d’attention visuelle momentanée, à la suite d’une stimulation suffisante de la rétine périphérique.
Synonyme : refixation (cf.).

Poursuite, ou pistage
Mouvement lent, continu, servant à maintenir l’image rétinienne de l’objet momentané d’attention visuelle sur la même zone privilégiée de rétine lorsque cet objet se déplace.

Micromouvements de fixation
Petits mouvements, non perceptibles cliniquement, qui sont effectués par l’œil lors de la fixation continue d’un objet.
Ils traduisent l’instabilité essentielle du système oculomoteur, perpétuellement corrigée par un mécanisme de feedback de réajustement.
Synonyme : nystagmus de fixation : terme impropre, à éviter (cf. : Nystagmus).
Il convient encore de souligner que chacun de ces 3 types de mouvements de fixation a été désigné par les termes : « réflexe de fixation  » ; c’est dire combien cette expression équivoque doit être évitée, puisqu’elle a servi à désigner des processus tout à fait opposés entre eux.

Modes de fixation

Mode physiologique
Mode normal de fixation caractérisé par :
  • Son siège : fovéolaire ;
  • Son caractère : binoculaire ;
  • Sa constance : le même point rétinien étant toujours utilisé pour fixer ;
  • Sa stabilité : aucun mouvement oculaire n’étant cliniquement perceptible au cours de la fixation.
  • Le siège : a été désigné par : central (trop vague), maculaire (non physiologique), fovéal (synonyme de maculaire) ; le terme préférable est sûrement « fovéolaire  » qui est exact et précis. En pratique, cependant, l’usage indifférent de ces divers termes prête peu à confusion.
  • Le caractère binoculaire : doit être précisé en disant : bi-maculaire, bifovéal, ou, mieux, bifovéolaire. Le terme « bi-fixation  » (Parks) est également excellent, et permet de l’opposer à « monofixation  » pathologique (cf.). Ces termes n’ont donc pas seulement une signification topographique. Ils indiquent aussi une coopération binoculaire effective entre les deux yeux.
  • La constance : indique que c’est la fovéola qui est toujours employée : notion évidente en physiologie, qui ne le sera plus en pathologie.
  • La stabilité : il s’agit ici de stabilité clinique : aucun mouvement oculaire perceptible même au visuscope ; les micromouvements de fixation ne sont pas ici en cause.
Modes pathologiques
Modes de fixation anormaux caractérisés par :
  • Leur siège : fovéolaire ou excentrique ;
  • Leur caractère souvent monoculaire ;
  • Leur inconstance : des points rétiniens variables pouvant être utilisés pour la fixation ;
  • Leur instabilité fréquente : la fixation s’accompagnant de mouvements oculaires cliniquement perceptibles.
    Au mode normal de fixation, qui est stéréotypé et monomorphe, s’oppose une grande variété de modes pathologiques, selon les variations de chacun de ces paramètres, et selon leurs associations multiples. Les principales variations rencontrées sont les suivantes :
    • Variations de siège :
      • Fixation fovéolaire pathologique : fixation de siège fovéolaire, mais à laquelle manque un ou plusieurs des autres caractères (binoculaire, constante et stable) de la fixation physiologique normale.
      • Fixation excentrique : fixation qui s’exerce au moyen d’une zone de rétine située en dehors de la fovéola.

    • Suivant la distance on parle de fixation juxta-fovéolaire, parafovéolaire, périfovéolaire, paramaculaire, extra-fovéolaire, etc. Toutes ces appellations sont contestées et les auteurs ne s’accordent guère entre eux. Le problème n’a d’ailleurs qu’un intérêt accessoire.
    • Suivant la direction, on parle aussi de fixation nasale, temporale, papillaire, paradoxale (si la fixation se fait du côté opposé à celui que ferait prévoir le type de strabisme).

  • Caractère monoculaire
    Mode pathologique de fixation qui s’exerce au moyen d’un seul œil, l’autre étant éliminé fonctionnellement par des processus de neutralisation.
    Synonyme : monofixation (Parks).
    Le caractère monoculaire de la fixation est une des caractéristiques majeures de strabisme, qu’il s’agisse de microtropie inapparente ou de fixation excentrique manifeste ; cependant toute fixation pathologique n’est pas forcément monoculaire, comme on le voit dans les nystagmus congénitaux à fonction binoculaire satisfaisante.
  • Inconstance
    Mode pathologique de fixation, ou ce n’est pas toujours la même zone de rétine qui est utilisée pour la fixation.
    Il est classique de dire, en particulier, que la fixation excentrique s’exerce plus en fait sur une zone que sur un point de la rétine, et que cette zone varie par exemple avec la direction du regard (ex. : fixation centrale en adduction, excentrique nasale en position primaire).
  • Instabilité
    Mode de fixation qui s’accompagne de mouvements oculaires cliniquement perceptibles, soit macroscopiquement, soit au visuscope.
    On parle de fixation nystagmique si ces mouvements ont un rythme régulier ; de fixation flottante s’il n’y a pas de position privilégiée centrant ces mouvements ; de fixation absente s’il n’existe pas de réflexe de refixation lors de la stimulation d’un point rétinien périphérique du champ visuel.

Perte de concordance des caractéristiques visuelles de la fovéola.
Aux variations précédentes il faut ajouter une caractéristique essentielle, particulière à la fixation excentrique : la perte de concordance des caractères privilégiés de la fovéola qui est, à l’état normal, à la fois le point de meilleure discrimination visuelle et le centre de référence rétino-moteur. La dissociation de ces différents facteurs a été définie comme suit :
  • Fixation excentrique proprement dite : perte par la fovéola à la fois de la meilleure capacité discriminative et du zéro oculomoteur.
    Ces deux caractéristiques deviennent l’apanage de points rétiniens excentriques, mais ils ne coïncident pas nécessairement entre eux ; autrement dit le point de meilleure acuité visuelle n’est pas nécessairement le même que celui qui sert de zéro oculomoteur.
  • Eccentric viewing : perte par la fovéola de la meilleure capacité discriminative avec conservation du zéro oculomoteur.
    Autrement dit, il existe un scotome central par amblyopie et la meilleure acuité visuelle se trouve au bord de ce scotome, mais la fovéola continue à servir de centre de référence rétino-moteur. Pour traduire : « eccentric viewing  » on a proposé : « observation excentrée  » (Cüppers) et : « vision excentrique  » (« Perimetric Glossary  »).

On notera encore que l’autre forme possible de dissociation (perte du zéro oculomoteur de la fovéola, avec conservation de la meilleure capacité discriminative) ne se rencontre pas, en fait, en clinique.
Références principales :
Cüppers C., 1 962, 1 963, 1 966. Dubois-Poulsen A., Weiss B., 1 971. Linksz, 1 981.
Mackensen G., 1 966.
Noorden GK von, 1 970.

Fusion
Nom féminin
Définition générale : ensemble des processus sensoriels et moteurs qui aboutissent à la vision binoculaire simple.
Il est classique de distinguer et d’étudier séparément :
  • La fusion dite sensorielle ;
  • La fusion dite motrice.
Fusion sensorielle
Processus cérébral par lequel deux stimuli rétiniens suffisamment semblables sont intégrés pour aboutir à la sensation d’un objet visuel unique.
Il est difficile de ne pas donner de la fusion une définition qui ne soit pas équivoque de quelque manière, ce qui ne fait que traduire notre ignorance des processus cérébraux réels qui la produisent ; il convient cependant d’éviter certaines erreurs ; c’est pourquoi on parle de
Processus cérébral : il ne faut pas dire : « aptitude mentale  » ; la fusion est un mécanisme physiologique ;
Stimuli rétiniens :
  • Il ne faut pas parler d’« images  », terme équivoque, et dire par exemple : « la fusion est la synthèse de 2 images (rétiniennes, optiques, physiques) en une seule image (mentale, psychique, perceptive)  ». C’est une façon inadmissible de jouer sur les mots ;
  • Il ne faut pas parler de « sensations  » et dire, par exemple : « la fusion est la synthèse de 2 sensations monoculaires en une seule sensation binoculaire  » ; il Y a deux stimulations, mais une seule sensation ; même dans la diplopie, il n’y a pas 2 sensations : il y a sensation unique de 2 objets visuels.
Fusion motrice
Processus moteur, réalisé par les vergences, et par lequel deux stimuli rétiniens convenables sont amenés et maintenus sur des points rétiniens correspondants pour aboutir à la fusion sensorielle.
Alors que la fusion sensorielle peut être définie isolément, la fusion motrice ne peut l’être qu’en se référant à la fusion sensorielle, dont elle constitue la raison d’être ; et donc tout le vocabulaire qui concerne la fusion motrice sous-entend en fait que l’obtention de la fusion sensorielle est le but du processus.
Mots dérivés :

Amplitude de fusion motrice
Quantité totale des vergences par laquelle est maintenue la fusion sensorielle.
Le terme « amplitude de fusion  » est équivoque, puisqu’il désigne couramment l’amplitude motrice, mais qu’il existe également une amplitude de fusion sensorielle.

Mouvements de fusion
Ensemble des mouvements oculaires qui aboutissent à la fusion sensorielle.

Réflexe de fusion
Terme ambigu, qui peut désigner deux choses distinctes :
  • D’une part, la modification des vergences nécessaire pour obtenir la fusion, à partir de stimuli rétiniens disparates, l’objet d’attention visuelle étant perçu d’abord en diplopie ;
  • D’autre part, le maintien des vergences nécessaire pour conserver la fusion quand elle a été obtenue.

Réserve de fusion
Quantité des vergences, considérées séparément, par laquelle est maintenue la fusion sensorielle.
C’est donc un synonyme d’amplitude de fusion, mais qui permet de séparer réserve de convergence, de divergence, et aussi vergences verticales et cyclovergences. On sépare parfois la « réserve de fusion  », obtenue aux prismes, de « l’étendue de fusion  », obtenue au synoptophore ; c’est assez verbal.