Éditorial Maurice-Alain Quéré

Une analyse des publications récentes peut donner à penser que, suivant les auteurs, les critères de « guérison  » des strabismes restent encore très flous.
Certes tout le monde se réfère à l’idéal
: rétablir l’orthophorie parfaite avec une excellente stéréoscopie; mais tous nous savons que ce but n’est atteint que dans un pourcentage réduit de cas, uniquement dans les exotropies intermittentes et quelques ésotropies tardives, et encore à la condition que leur traitement soit entrepris sans délai.
Pour la très grande majorité des tropies infantiles, un tel espoir est vain et c’est pourquoi bien des ophtalmologistes se contentent de peu et parfois du pire.
Cette dernière décennie, les travaux de l’École de Nantes ont clairement démontré que l’objectif visé est ni incertain, ni ambigu. À l’heure actuelle, avec un traitement médico-chirurgical non différé et bien conduit on doit obtenir l’isoacuité et un angle résiduel minime. Si ce dernier, avec la correction optique totale, est inférieur à 8 dioptries horizontales et 4 dioptries verticales, quelles que soient la distance de fixation et la direction du regard, on obtient dans un grand nombre de cas le rétablissement d’une binocularité subnormale, désignée en France par le terme « d’union binoculaire  ». Mais le caractère le plus marquant de tels résultats est en général passé sous silence
; hormis une stéréoscopie médiocre, ces sujets ont obtenu « la paix sensori-motrice  ». Leur vie durant, ils n’accuseront aucune gêne fonctionnelle, aucun trouble asthénopique, aucune variation angulaire. L’intérêt de ce colloque consacré aux strabismes de l’adulte est d’apporter la preuve « a contrario  » des conséquences redoutables d’une accumulation de négligences ou d’erreurs thérapeutiques auxquelles on va tenter de pallier.
Dans le premier exposé nous avons voulu montrer les dimensions exactes de ce problème, qui, selon la littérature, semble une éventualité rare et d’un intérêt limité. Nos statistiques prouvent le contraire
: 27  % des sujets venus consulter pour la première fois dans le service pour un strabisme avaient plus de 15 ans.
L’analyse des signes d’appel est très instructive. Le préjudice esthétique, avec ses conséquences psychologiques et professionnelles, est la motivation principale de 80  % des patients
; deux cas sur trois signalent une augmentation récente de la déviation et tout spécialement lors du début de la vie professionnelle ou de l’installation de la presbytie.
Beaucoup plus graves sont les troubles fonctionnels associés dont la fréquence est considérable. Une amblyopie de l’œil dominé est retrouvée dans 40  % des cas
; une asthénopie plus ou moins sévère dans 20  % des cas; elle empêche le plus souvent le travail sur écran vidéo et gêne la conduite automobile. Enfin, 10  % d’entre eux accusent une diplopie spontanée et nous avons colligé plus de 100 cas où cette diplopie est totalement invalidante.
Au cours de ces deux journées, nous allons détailler la conduite à tenir la mieux adaptée pour tenter « de réparer des ans l’irréparable outrage  ».
Il est évident que les thérapeutiques médicales qui ont fait l’objet de tout un colloque en 1
990 n’ont, dans les strabismes de l’adulte, que des indications limitées. La cure de l’amblyopie à cet âge est le plus souvent illusoire et il n’y a aucun traitement efficace des diplopies spontanées par déneutralisation fovéolaire dans une correspondance rétinienne anormale. En revanche, la correction optique totale de l’amétropie est toujours impérative et réserve parfois d’agréables surprises: réduction angulaire significative et parfois disparition d’une asthénopie éprouvante.
La chirurgie est, bien entendu, le plus souvent gratifiante. Si les ésotropies négligées obéissent aux règles générales que nous avons longuement exposées dans les précédents colloques, la cure opératoire est infiniment plus difficile et ses résultats plus aléatoires dans les tropies récidivantes ou consécutives à cause des réactions cicatricielles iatrogènes des interventions antérieures
; nous verrons que chaque cas est particulier, seule l’analyse minutieuse des paramètres cliniques et peropératoires permet d’établir un plan adapté.
Au terme de ce colloque nous arriverons surtout à une conclusion essentielle
: notre ferme propos doit être prophylactique, nous devons tout faire pour ne pas nous trouver dans de telles circonstances et réduire la fréquence actuellement inacceptable de ces strabismes de l’adulte.
Avec un traitement précoce, cohérent et opiniâtre chez l’enfant, cet objectif peut être parfaitement atteint.