La fixation statique Annette Spielmann
Introduction

Le titre de ce sujet (comme le sujet lui-même) peut laisser dans une certaine perplexité.
« Fixation statique  »: est-ce un pléonasme?
Les deux termes « Fixation  » et « Statique  » évoquent tous deux l’immobilité? Or la « fixation  » du regard est l’acte le plus « mobile  » qui soit.
La fonction de maintenance de la fixation sur la fovéola est le type le plus complexe de coordination des mouvements oculaires en interaction constante avec tous les autres systèmes optocinétiques.
Toutefois elle sert avant tout à bloquer, à fixer, les axes visuels sur l’objet d’attention, grâce au travail d’un système optostatique. Ce système, fortement influencé par la perception visuelle est également tributaire de la normalité du développement du tonus de base qui symétrise la position de chaque œil et de chaque moitié d’œil par rapport au plan médian qui coupe notre corps en deux parties symétriques. La fonction de fixation est probablement si complexe, si « mouvante  », qu’elle ne fait le titre d’aucun chapitre de neuro-ophtalmologie.
Nous y « fixerons  » donc
surtout un œil de strabologue qui envisage:

La fixation et ses deux composantes cinétique et statique. L’organisation visuomotrice et la maintenance de la fixation monoculaire et binoculaire.
Le lit de la fixation: le tonus musculaire. Le développement de la fonction optostatique dans les premiers mois de la vie et le rôle de ses perturbations dans les strabismes précoces.
La fixation et l’organisation rétino-motrice
Le déclenchement du « réflexe  » de fixation
La fixation monoculaire
Rétinotopie et prépondérance fovéolaire

Grâce à la contraction orientée de ses muscles oculomoteurs, chaque œil est capable de quitter la fixation d’un objet pour se porter, par un mouvement de saccade, vers un nouvel objet d’attention, situé en périphérie de son champ d’automatisme visuomoteur. Ceci est appelé à tort, réflexe de fixation.
L’amplitude du mouvement est commandée
par la valeur localisatrice, rétino-motrice des éléments rétiniens stimulés:

• La fovéola localise les stimuli qu’elle reçoit dans une direction appelée direction visuelle principale.
• Les autres récepteurs rétiniens les localisent dans des directions visuelles secondaires (par exemple les points de la rétine nasale de l’œil droit localisent à droite de la fovéola…).

La fovéola est donc le point de référence, le « tout droit  » de la localisation monoculaire. Tous les points situés sur une ligne fictive joignant la fovéola à un point situé à l’infini, sont localisés « tout droit  ». L’image d’un objet situé sur cette ligne ne déclenche pas de mouvement: la fovéola est donc le point zéro de la motilité oculaire.
Une fois l’objet centré sur la fovéola, grâce au mouvement déclenché par la rétine périphérique, il va y rester tant que nous le désirons Ce déclenchement du mouvement de fixation passe par la perception visuelle de la cible, il passe donc par le cortex strié. Il peut également avoir d’autres origines, volontaires ou auditives, être déclenché dans les centres correspondants. Mais à chaque fois, il doit avoir
se référer à la localisation rétinienne.

La bande verticale de recouvrement temporo-nasal et les liens cortico-corticaux

Notre monde visuel est donc centré sur la fovéola. Cette notion classique est essentielle mais insuffisante. Nous devons certainement porter plus d’attention à cette bande verticale centrale correspondant aux deux degrés de recouvrement des champs verticaux nasal et temporal et centrés sur la fovéola. Ceci nous permet tout d’abord d’intégrer la composante torsionnelle de la fixation. C’est surtout le seul moyen de comprendre la symétrie du système d’orientation monoculaire nasal et temporal.
Il faut savoir que, pour l’œil droit par exemple, la rétine nasale et son champ visuel droit, la rétine temporale du même œil et son champ visuel gauche sont séparés jusqu’au cortex strié. C’est seulement grâce aux
liens intercorticaux via le corps calleux, partant du carrefour pariéto-occipital, que les informations nées des neurones de cette bande verticale vont réunir le monde temporal d’un œil au monde nasal du même œil. Alors seulement chaque moitié d’œil et son système stato-cinétique, est « raccroché  » à l’autre moitié. Ceci permet probablement le développement d’un système stato-cinétique monoculaire naso-temporal équilibré par rapport à cette bande verticale centrale.

La fixation bifovéolaire

Centrer les deux yeux sur l’objet d’attention est la finalité ultime des mouvements binoculaires.
En fixation à l’infini, l’écart entre les deux yeux est négligeable. On peut considérer que les deux axes principaux n’en font qu’un, contenu dans le plan médian qui joue un rôle majeur dans toute notre organisation corporelle. L’élément nasal d’un œil, temporal de l’autre qui se rend à la même cellule binoculaire (où les informations sont fusionnées) a la même valeur localisatrice, la même correspondance motrice
; il déclenche le même mouvement de fixation.
Avec le déplacement des objets en profondeur, apparaissent les mouvements disjoints de vergence qui font l’objet de l’exposé de MA Quéré. Nous retiendrons que le déclenchement de ces mouvements revient à des
cellules dites de disparité, capables d’analyser le décalage de position d’un œil par rapport à la cible, et par rapport à l’autre œil.
Les cellules de disparité de la périphérie rétinienne déclenchent un mouvement horizontal de convergence initiale qui amène la fovéola de l’œil dominé près de celle de l’œil fixateur. C’est la
vergence de disparité initiale. Elle correspond, à mon sens, à ce qu’on a pu appeler la fusion périphérique. Alors, des mouvements de vergence fusionnelle déclenchés par des détecteurs de disparité, situés dans la fovéola, beaucoup plus précis, vont permettre la fixation binoculaire. L’hémichamp temporal d’un œil s’unit non plus seulement à l’hémichamp nasal du même œil, mais également à l’hémichamp de l’autre œil.
Pour le strabologue cette cartographie rétinienne centrée sur la fovéola a une importance considérable.

Si la fovéola, zone de meilleure vision, perd sa prépondérance, elle ne peut plus être utilisée pour la fixation. La fixation est alors assurée par une autre zone rétinienne plus périphérique: c’est la fixation excentrée.
• Si cette prépondérance est
perdue au cours de la période sensible de l’organisation de la fonction, par exemple lors de la neutralisation fovéolaire de l’œil dévié conduisant à l’amblyopie strabique, l’organisation visuomotrice est désorganisée. La fovéola perd peu à peu la valeur de référence « tout droit  », c’est la fixation excentrique. Toutes les valeurs rétino-motrices sont désorganisées; c’est l’anarchie cinétique de Quéré.
Si les effecteurs ne peuvent accomplir le mouvement correspondant à l’innervation reçue comme dans une paralysie, il y a discordance entre les renseignements sur la localisation de l’objet nés de la valeur localisatrice rétinienne (proprioception rétinienne) et musculaire (proprioception musculaire) au départ et à l’arrivée, entre l’innervation de mouvement et le mouvement effectué. Dans les cas de paralysie il y a past-pointing; l’œil peut fixer correctement mais au prix d’un supplément d’innervation et donc localise l’objet trop loin.
• En fixation binoculaire, l’existence de détecteurs de disparité fovéolaire est la clé de voûte de toute la fixation binoculaire et de la pathologie strabique. Chaque fois que s’installe un scotome fovéolaire, les cellules de disparité fovéolaire ne peuvent plus fonctionner. Lors du réflexe de fixation binoculaire, un des axes visuels est amené au bord de la fovéola par les cellules de disparité initiale. Il y reste. Un microstrabisme est le résultat obligé de pratiquement tout strabisme. En fait, toute inégalité de stimulation et de réception des stimulations bifovéolaires va entraîner des troubles dans l’ajustement des axes visuels.
• Les atteintes des liens intercalleux, nous le verrons, ont des répercussions énormes sur le développement de la fixation monoculaire et binoculaire. Ils sont en partie cause des symptômes des strabismes précoces.
La maintenance de la fixation ou fixation statique proprement dite
La fonction optostatique

Après une série d’ajustements liés à la fusion et à l’accommodation, les mêmes muscles oculomoteurs qui ont amené les yeux sur une cible, grâce au système dit optocinétique, doivent les stabiliser sur cet objet d’attention.
C’est la deuxième partie du réflexe de fixation ou fixation statique. Le but ultime du système oculomoteur est en effet de stabiliser, de fixer, l’image de la cible sur la zone rétinienne de plus haut pouvoir de résolution, la fovéola. C’est le travail de notre système optostatique qui ne saurait fonctionner sans une organisation rétinotopique normale.
Cette stabilité est assurée par une contraction dite tonique des muscles oculaires; elle ne peut toutefois être obtenue que grâce à d’incessants mouvements correctifs mis en jeu dans diverses circonstances:

Lors des déplacements de la tête les plus minimes. Des mouvements réflexes vestibulaires maintiennent cette stabilité lorsque les mouvements de la tête et du corps sont de courte durée.
Lors des rotations de longue durée de la tête. Des mouvements réflexes optocinétiques prennent alors le relais afin de maintenir sur la rétine une image stable du monde environnant. Le balayage de la rétine périphérique par le panorama « attire  » l’œil dans le sens de son mouvement apparent. Cette dérive est compensée par une saccade de recentrage (ex: le nystagmus des chemins de fer).
Lors du glissement de l’image sur la rétine. Les mouvements de poursuite maintiennent la fixation fovéolaire lorsque l’objet se déplace et balaye la région maculaire. Chez l’homme, le système de poursuite a pris le pas sur le système optocinétique plus développé chez l’animal sans fovéola.

Les difficultés de maintenir une fixation fovéolaire sont illustrées dans l’exemple classique suivant: si quelqu’un se tourne pour attraper une balle, le système de maintenance de position doit ajuster sans cesse les mouvements des yeux et du corps pour « fixer  » les yeux sur la balle, alors que la balle et le corps changent à la fois leurs positions absolues dans l’espace, mais aussi leur position relative l’une par rapport à l’autre.
Même avec un objet immobile le système de fixation est en perpétuel mouvement et doit contrôler des mouvements aussi fins que ceux entraînés par la respiration ou les battements cardiaques.
Les micromouvements incessants sont spécifiques du système de maintenance de la fixation. De très faible amplitude, ils ne peuvent être observés sans un appareillage d’enregistrement sophistiqué. Ils consistent en:

• Microsaccades rapides de 5 à 6 minutes d’arc;
• Micromouvements lents de dérive de 3 à 4 minutes d’arc
;
• Microtremblements de haute fréquence (40 à 100 Hertz).

Les relations fonctionnelles et anatomiques entre le système des macros et des micromouvements des yeux ne sont pas bien connues.
Ces micromouvements ont finalement divers rôles:

• Ils corrigent les erreurs de fixation.
• Ils empêchent les phénomènes de saturation rétinienne. Les expériences d’image stabilisée de Fender et Nye ont en effet prouvé que la perception visuelle s’effondre si ces micromouvements sont supprimés.
• Ils permettent une micro-exploration des détails de l’image observée.
• Enfin ils sont les témoins de l’imperfection du système.

Quoi qu’il en soit, ce perpétuel ajustage détermine la position de chaque œil dans l’orbite; il se crée un équilibre des forces musculo-aponévrotiques de directions opposées par rapport à l’axe visuel. Une contraction musculaire statique et tonique s’oppose alors à la contraction cinétique et phasique assurant le mouvement.
Les positions de maintien de la fixation sont infinies: position primaire, positions excentrées, positions rapprochées. Mais toutes ont pour référence la position primaire dont nous allons voir l’importance.

Le générateur

On peut donc dire par conséquent qu’il existe deux grands types de fonction des muscles oculomoteurs lors de la fixation. Ces fonctions sont déclenchées dans ce que P et A Larmande appellent un générateur, masse médiane de neurones situés dans la formation réticulée pontique autour des noyaux oculomoteurs:

• Une fonction « cinétique  »
La contraction musculaire entraîne une saccade qui déplace les axes visuels vers l’objet d’attention. L’impulsion de ce mouvement est initiée dans la rétine périphérique grâce à une organisation, une cartographie rétinienne, centrée sur la fovéola. Le mouvement rapide est déclenché par des neurones phasiques.
• Une fonction « statique  »
La contraction musculaire maintient les axes visuels sur l’objet fixé. Les cellules « pause  » prennent le dessus sur les cellules « phasiques  »
; en les inhibant elles empêchent le mouvement de se faire. Elles permettent ainsi l’action des neurones toniques qui maintiennent la position d’équilibre des globes sur l’objet de fixation.
Le lit de la fixation, le tonus musculaire et son développement
Le tonus musculaire de base
Position primaire et position sans fixation

Nous avons parlé des diverses positions de fixation assurées par une contraction des muscles oculomoteurs sous l’influence d’une innervation de fixation, c’est-à-dire à point de départ rétinien, passant par le cortex visuel puisque liée à la perception visuelle d’une cible.
Attention et vision sont en effet les deux verrous principaux qui vont bloquer l’œil sur la cible et contrôler nombre d’anomalies du système. On arrive alors à un état d’équilibre à partir duquel toute innervation de mouvement est inhibée. Ceci semble aisé à comprendre si l’on imagine un objet tombant sur le zéro oculomoteur qu’est la fovéola.
Mais les choses ne sont pas aussi simples. En effet, à tout mouvement, à toute position de fixation, il faut un point de départ. L’œil humain n’est pas suspendu miraculeusement dans l’espace. Il est maintenu dans les orbites par un système de suspension musculo-ligamentaire qui assure sa « position anatomique  » et la position correspond à une absence d’innervation des muscles oculomoteurs (la position des yeux sous curare et sous anesthésie s’en rapproche).
Comme tout le reste de notre corps l’œil est également maintenu stable grâce à l’existence d’un
tonus musculaire de base, le tonus oculogyre de MA Quéré, dont nous avons une idée en étudiant la position primaire.
La position primaire se définit par les conditions suivantes:

• Dans la position du garde à vous, ce qui équilibre le système vestibulaire.
• La tête du sujet est droite et il maintient son regard à la hauteur de ses yeux.
• Il fixe à l’infini. On élimine ainsi les vergences proximales et accommodatives de l’emmétrope (ou du sujet rendu emmétrope) et on rend également sans importance la distance inter-pupillaire.

Chez le sujet normal, sans phorie, les deux yeux sont parallèles entre eux et au plan médian qui coupe la tête et le corps en deux parties symétriques. L’occlusion d’un œil qui rompt la fusion ne supprime pas cet équilibre. À ce moment, toutes les innervations de vergence liées à la fixation (fusionnelle, accommodative, proximale) sont supprimées. Les innervations venues du système proprioceptif sont équilibrées. Chez le sujet normal il persiste seulement le tonus de base.
Il existe donc une contraction musculaire de base dont le but est de centrer les axes visuels dans l’axe du plan médian. Chez le sujet normal et sans phorie,
cette position de base est identique à la position de repos sans fixation ou position statique déterminée sous écrans translucides bilatéraux et dans l’obscurité. Une étude de 20 sujets orthophoriques et emmétropes m’a permis de conclure que cette position de repos physiologique sans fixation n’a jamais été cette position de divergence physiologique si souvent décrite. Ces faits correspondent mieux à la notion de système tonique centré et symétrique.
En strabologie, on comprend l’ineptie de déterminer une déviation à moins de 5 m et sans correction optique. On comprend l’importance de connaître également la position des yeux avec et sans fixation. Ce sont nos grands moyens de comprendre les différents éléments de la déviation strabique. Position de base et position statique sont équivalentes sauf dans les strabismes précoces qui, nous le verrons, présentent un trouble du système optostatique.

Centrage et symétrie

S’adaptant à la croissance grâce aux corrections apportées par le système postural et les vergences adaptatives, une symétrie par rapport au plan médian va se maintenir toute la vie durant:

• Entre le tonus musculaire de notre corps droit et de notre corps gauche;
• Entre le tonus musculaire de notre œil droit et de notre œil gauche
;
• Plus complexe encore, entre le tonus de chaque moitié d’œil correspondant à notre espace visuel droit et gauche.

Cette symétrie est, à mon sens, une loi majeure du développement. Elle est aussi importante que les grandes lois des croisements qui régissent la sensori-motricité [Le cerveau droit voit et regarde à gauche; le cerveau gauche voit et regarde à droite (Quéré)].
Cette symétrie double pour les yeux ne peut donc être synonyme que de rectitude avec un axe visuel principal de départ, confondu à l’infini avec le plan médian. Cette situation se retrouve chez l’individu normal en position primaire. Elle existe en fixation binoculaire avec stimulation équilibrée des deux yeux et peu à peu avec le développement, même en stimulation monoculaire.
C’est seulement lorsque cette symétrie est acquise que, pour le corps et les yeux, le système stato-cinétique peut fonctionner correctement.

Les périodes critiques du développement

Le tonus « oculogyre  » est sous la dépendance de nombreux facteurs. Comme le reste du corps, il est sous la dépendance du système « postural  » qui le module et, comme le dit justement MA Quéré, l’entretient.
Il est surtout déterminé par deux périodes critiques de développement
:

• Par l’ouverture des yeux à la vie extra-utérine, c’est-à-dire à la lumière.
• Par le développement de la fixation monoculaire via l’expérience visuelle binoculaire.
La naissance et la vergence tonique de Maddox

À partir d’une situation de divergence moyenne de 23° par rapport au plan médian, le passage à une position relativement parallèle des axes visuels, alors que la fovéola n’est pas encore développée, représente la première adaptation brutale du système oculomoteur humain à la stimulation rétinienne.
La force de vergence qui détermine ce parallélisme est ce que Maddox (1
853) a appelé la vergence tonique. Faut-il évoquer à son origine l’influence de la stimulation lumineuse de la rétine périphérique; « l’héliotropisme  » d’Adler (1950).
L’acquisition de cette frontalisation des axes visuels est difficile. Selon Helveston, seulement 30 % des nouveaux nés obtiennent alors une orthophorie. Ce « saut  » s’effectue souvent mal:

• S’il est insuffisant il en résulte une position physiologique de repos en divergence.
• S’il est trop grand, il y a une position de repos en convergence.

Nous venons de voir que les écrans translucides bilatéraux révèlent cette position (un test positif est toujours valable) car ils mettent les deux yeux en état de stimulation lumineuse équilibrée.
Quoi qu’il en soit, les anomalies de cette vergence tonique (peut-être liées au tonus lumineux ou tout au moins à des stimuli diffus) jouent un rôle capital dans la genèse de certains strabismes (c’est-à-dire du réflexe de fixation binoculaire) si elles ne sont pas contrôlées par les autres réflexes optomoteurs (vergence adaptative et fusion).
En strabologie, lorsque les anomalies de cette position tonique de repos sans fixation sont contrôlées par la fusion, il y a phorie. Sinon il y a tropie.
Ces déviations causées par une anomalie de la position des yeux s’opposent aux déviations causées par la fixation.
Ceci est facile à démontrer dans les cas où la position de repos est normale et où la déviation est déclenchée par la fixation binoculaire comme dans les strabismes accommodatifs
; ou, situation différente, déclenchée par la fixation monoculaire comme dans les strabismes précoces.

Les 6 premiers mois et l’acquisition d’une symétrie directionnelle

Chez le petit homme, dans les premières semaines de la vie, alors qu’il n’y a pas encore de différentiation nette de la fovéa, chaque œil est spécialisé dans une direction. L’œil droit suit correctement une cible qui se déplace vers la gauche [vers l’adduction (de temporal en nasal)], mais pas vers la droite [vers l’abduction (de nasal à temporal)]. De même, l’œil gauche ne sait fixer correctement que les objets qui se déplacent vers la droite de temporal en nasal, c’est-à-dire également en adduction.
Par contre, ces mouvements sont déclenchés correctement
:

• En fixation binoculaire qui est une sorte d’addition alternée des réponses de chaque œil;
• En fixation monoculaire, chaque œil entraîne à peu près correctement l’autre œil.

Cette asymétrie directionnelle est parfaitement révélée grâce à l’étude du nystagmus optocinétique qui n’est élicité que lorsque la cible se déplace vers le nez [(Naegele et Held) Cette étude a été reprise récemment de façon exhaustive par M. Bourron]. Puis peu à peu, chaque œil apprend à son congénère la fixation dans la direction qui lui manque: le mouvement de poursuite s’organise; le déclenchement du nystagmus optocinétique devient symétrique. Le système optostatique a acquis sa symétrie directionnelle.
Durant ces premiers mois, on sait que les stimulations rétiniennes sont véhiculées de façon presque uniquement croisée vers
les systèmes sous corticaux colliculaires (et avoisinants) et, de là, vers le générateur des mouvements.
Le colliculus au départ est donc déséquilibré par ses renseignements uniquement d’origine nasale croisée. Peu à peu il va obtenir des renseignements sur la direction qui lui manque. Il reçoit, via le cortex et la cellule binoculaire, les renseignements venus de la rétine temporale directe.
Ce lien cortico-sous-cortical est donc nécessaire:

• Premièrement pour que le système temporal d’un œil vienne s’harmoniser avec le système nasal de l’autre œil et collabore dans la même direction;
• Deuxièmement pour qu’ensuite le système temporal d’un œil puisse apprendre le mouvement dans la direction qui lui manque.

Durant les 3 premiers mois encore, les liens intercalleux reliant la rétine temporale du même œil sur les 2 degrés verticaux et centraux du recouvrement des champs visuels nasal et temporal maturent également: le système temporal de chaque œil est relié à son système nasal. Ce lien, nous l’avons vu, joue probablement un rôle énorme dans le maintien d’une stabilité torsionnelle, dans l’équilibre entre chaque moitié d’œil (centrage dans l’orbite), enfin dans l’équilibre entre les deux yeux si la cellule binoculaire est occupée normalement.
Nous voyons donc, non seulement le rôle de la cellule binoculaire, mais aussi de ses deux séries de liens cortico-sous-corticaux et cortico-corticaux qui assurent la symétrie directionnelle temporale et nasale entre chaque rétine mais aussi entre les deux yeux. Ainsi se développe obligatoirement un équilibre optostatique en fixation binoculaire et monoculaire.
L’étude du syndrome du monophtalme congénital (Spielmann 1986), dans lequel l’œil voyant développe sa fonction obligatoirement sans le support de son congénère (notamment en cas d’énucléation) appuie ces théories.
Nous y trouvons
:

• Les signes d’une prédominance directionnelle du système de fixation sur l’œil voyant qui s’est développé sans le support des stimulations venues de l’autre œil: préférence pour la fixation en adduction, dérive du nystagmus optocinétique comme dans le système immature du nourrisson.
Des troubles de la position sans fixation de l’œil non voyant, similaires aux déviations d’occlusion retrouvées dans le strabisme précoce. Les plus visibles sont les phénomènes d’élévation, mais il existe aussi des ésodéviations et des extorsions plus marquées lors de l’attention qui me semble être une grande « dissociante  ». Ces déviations dissociées correspondent à un trouble de l’équilibre réciproque dont parle Quéré. Ces troubles se greffent sur une position des yeux sans fixation qui peut être normale et sont similaires à ceux observés dans le strabisme précoce.

Pour le strabologue, ceci évoque la genèse des symptômes des strabismes précoces avant 6 mois.

• Ce sont des troubles de la fixation statique monoculaire (adduction, nystagmus) avec des troubles de la position de centrage de chaque œil dans l’orbite (déviations d’occlusion).
• Ces symptômes sont dus à l’absence de stimuli rétiniens symétriques et équilibrés. Ils s’atténuent lorsqu’on remplace les liens qui n’ont pas pu s’élaborer par des stimulations rétiniennes équilibrées, ce qui est le but du traitement.
• Ces stimulations sont différentes d’une fusion stricto sensu. Comme le montre le test d’obscurcissement de Bielschowsky (l’œil caché, non voyant, s’abaisse lorsqu’on diminue la stimulation de l’œil fixateur par des filtres d’intensité croissante).
• Il existe de la même façon des prédominances directionnelles en verticalité et probablement en extorsion. Le rôle des liens intercorticaux a été confirmé dans un strabisme précoce par l’image magnifique de dysgénésie du corps calleux présentée par Madame Goddé-Jolly.
Commentaires et conclusion

On peut donc dire qu’il existe deux grands types de fonctions des muscles oculomoteurs:

Celles qui consistent à déplacer les axes visuels vers les objets fixés. Elles sont sous la dépendance d’un système phasique rapide.
Celles qui consistent à maintenir les axes visuels sur l’objet fixé. Elles sont sous la dépendance d’un système « tonique  ».

Tout mouvement et toute inhibition de mouvement sont déclenchés, nous l’avons vu, dans un générateur (A et P Larmande) qui reçoit les ordres de trois systèmes principaux: vestibulaire, optomoteur frontal et occipito-pariétal. Chacun de ces systèmes pairs et symétriques, droits et gauches, constitue une gâchette qui peut soit empêcher le mouvement, soit stabiliser l’œil en mouvement, soit déclencher le mouvement dans une direction donnée.
Les commandes sont sous la dépendance de renseignements sensoriels venus du cortex strié occipito-pariétal, mais aussi du cervelet, des noyaux vestibulaires, du colliculus et des zones annexes (comme les noyaux du tractus optique responsable du nystagmus optocinétique). Dans le colliculus convergent des informations auditives et rétiniennes. Ces dernières viennent directement de la rétine nasale controlatérale ou indirectement après relais dans la cellule binoculaire de la région cortico-pariétale ipsilatérale. Le rôle du colliculus est d’analyser les informations reçues, peut-être en fonction de l’attention.
Les différentes gâchettes génératrices de mouvement s’équilibrent, se neutralisent. S’il y a équilibre, le regard est stabilisé de face. S’il y a déséquilibre, il y a dérive du côté du système le plus fort ou le moins inhibé. La pathologie du nystagmus correspond à ce déséquilibre. Nous avons vu le mécanisme de l’asymétrie directionnelle génératrice du nystagmus latent par « mal développement  » de la fixation dans les 6 premiers mois de la vie. Nous en reparlerons dans notre prochain exposé.
Le rôle du cortex visuel dans les phénomènes de fixation a toujours été bien connu.
Le rôle du colliculus et des structures voisines prend de plus en plus de place dans les travaux actuels.
Le rôle des liens cortico-sous-corticaux et intercalleux doit être encore mieux étudié.
Ceci touche de près le strabologue en raison de la fréquence des strabismes précoces qui sont le plus bel exemple de troubles de développement de la fixation statique.