L'enregistrement des mouvements oculaires Maurice-Alain Quéré
Pourquoi enregistrer? Comment enregistrer? Que faut-il enregistrer?

Pourquoi enregistrer?

On sait que la Vision chez l’homme est caractérisée par une articulation permanente et parfaite du « voir  » sensoriel et du « regarder  » moteur.
Aucune perception cohérente n’est possible sans cette synergie.
L’ensemble rétino-calcarinien qui assure la réception, la transmission et l’intégration du « voir  » sensoriel est bien connu. En clinique, de multiples méthodes d’investigation permettent d’en déterminer l’intégrité ou les modalités de ses altérations.
Il n’en va pas de même du système oculogyre qui contrôle le « regarder  » moteur. Sa structure exacte et ses modalités de fonctionnement restent encore largement hypothétiques.
De même on ignore tout du système de jonction situé entre le versant sensoriel et versant moteur.
On sait cependant que c’est
un système computérisé constitué par une multiplicité d’aires motrices corticales, sous corticales et mésencéphaliques en inter-corrélation permanente fonctionnant suivant un mode homéostatique.
Fait capital, on admet à l’heure actuelle qu’il n’y a pas de véritables « centres de commande  » individualisés, mais que l’ensemble de ces structures constitue un réseau interactif comprenant des éléments appartenant à plusieurs étages du cerveau (Vital-Durand).
Chez le sujet normal le système oculogyre assure à tout moment un équilibre oculaire parfait dans toutes les directions du regard et à toute distance de fixation, aussi bien dans l’immobilité que dans les mouvements
; mais il est souvent perturbé par divers processus pathologiques.

La statique

Elle ne pose aucun problème! La simple inspection et de multiples tests cliniques permettent d’analyser de façon satisfaisante la statique oculaire.

La cinétique

Les choses sont tout à fait différentes. L’observation ne donne qu’une évaluation très grossière des mouvements oculaires anormaux.
L’exemple de la saccade le démontre clairement. On sait que durant ce mouvement rapide de version il existe une dépression perceptive importante: l’acuité descend autour de 1/10; elle précède son déclenchement et se termine peu avant la fin de son exécution. Un examinateur qui observe un tel déplacement chez un patient est évidemment soumis à cette même dépression, et sa capacité de discrimination est de ce fait, sinon nulle, du moins très médiocre.
Il faut souligner que la
télévidéo, si elle a le mérite de fournir un document que l’on peut revoir à loisir, reste soumise dans une large mesure au même handicap.
Par conséquent, une étude pertinente de la cinétique
exige impérativement une méthode d’enregistrement.
Hormis les formes majeures évidentes, sans cela il est impossible
:

• D’analyser correctement les modalités de la plupart des dérèglements oculomoteurs;
• De déterminer leurs localisations sur les voies oculogyres
;
• De comprendre leurs mécanismes physiopathologiques.

Par conséquent, sur le plan pratique, un enregistrement est souvent indispensable pour poser le diagnostic correct, suivre l’évolution et choisir le traitement.

Comment enregistrer?

Au laboratoire les chercheurs ont mis au point un très grand nombre de méthodes d’enregistrement: électrooculographiques, photo-oculographiques et plus récemment électromagnétiques.
Mais de multiples raisons font que
presque toutes sont inutilisables en pratique courante.

Quels sont les impératifs d’une méthode clinique?
Le cahier des charges d’une méthode clinique

Il comporte un certain nombre de préalables et d’impératifs techniques. Déjà Hudelo (1973) dans le rapport de Goddé-Jolly et Larmande en avait souligné l’importance. À notre avis une bonne méthode clinique doit répondre aux exigences suivantes.

Les préalables

Ils sont au nombre de 4:

• La méthode doit être indolore, sans contrainte et atraumatique. Il faut en particulier rejeter la mise en place d’un verre de contact.
• Elle ne doit pas exiger d’
immobilisation ou de contention de la tête.
• Elle
doit être applicable à tout âge, car un fort pourcentage des dérèglements oculomoteurs est observé chez l’enfant.
Le coût du matériel doit être raisonnable, sinon la méthode n’a aucune chance d’être généralisée.

Ces exigences éliminent déjà la très grande majorité des techniques photo-oculographiques et électromagnétiques.

Les 10 commandements techniques

Les performances souhaitables sont les suivantes:

Enregistrement simultané des deux yeux;
Enregistrement de tous les types de mouvements:
¬ Mouvements spontanés anormaux,
¬ Mouvements induits
:
° Versions d’amplitude suffisante (40°),
° Vergences.
Enregistrement suivant tous les axes de déplacement: Horizontal, vertical & oblique;
Enregistrement yeux ouverts et yeux fermés et en occlusion monolatérale;
• Enregistrement avec le
port de la correction optique;
• Possibilité de
compenser une déviation strabique;
• L’idéal est un
enregistrement en temps réel, c’est-à-dire avec une corrélation directe entre le mouvement et le signal;
Enregistrement quantitatif permettant le calcul automatique de tous les paramètres du mouvement: amplitude, vitesse et accélération avec possibilité de moyennage;
• Enregistrement avec
conservation de documents objectifs;
• Enfin il faut une
méthode d’application facile et sûre pour les manipulateurs.

On doit savoir qu’à l’heure actuelle aucune méthode ne remplit toutes les conditions de ce cahier des charges.
Malgré ses imperfections et ses aléas, l’électrooculographie cinétique occupe le terrain depuis plus de 50 ans.
Quant à la
photo-oculographie, nous l’avons déjà mentionné, jusqu’à présent elle est restée confinée au laboratoire. Les progrès technologiques viennent de l’en faire sortir. Ciuffreda, Gauthier, Ober ont récemment proposé des procédés originaux.
Le photo-oculographe de Charlier et de Buquet, parait de très loin le plus performant.
Il s’agit d’une méthode optique de calcul de la direction du regard à partir de la position relative de 5 reflets cornéens et de l’image du contour de la pupille. Notre équipe a étudié avec eux les diverses adaptations nécessaires pour la rendre utilisable en pratique courante, et
vous allez pouvoir constater que dans une large mesure ce but a été atteint.

Que faut-il enregistrer?

Apparemment le problème est simple: il faut faire un examen complet de toutes les potentialités oculogyres cinétiques.
En pratique les choses sont infiniment plus complexes et ceci pour deux raisons essentielles:

• L’enregistrement de toutes les potentialités cinétiques serait beaucoup trop long. Il faut faire un choix en fonction des données cliniques.
Chaque méthode a des limites: l’enregistrement de certains types de mouvement est impossible:
Exemples
• Avec l’EOG les versions obliques et les vergences;
• Avec la POG élémentaire les mouvements de l’œil masqué.

Le bilan cinétique adapté à chaque cas va enregistrer:

Les mouvements spontanés.
Ils sont par définition
toujours anormaux.
Dans les dérèglements congénitaux (nystagmus patents ou latents) on constate souvent des troubles optotoniques. Il faut faire des enregistrements des mouvements spontanés
en photopique, à l’obscurité et aux occlusions monolatérales.
Les mouvements induits:
¬ Par les diverses afférences réflexes
: sensorielles, vestibulaires, proprioceptives. Il s’agit toujours de versions.
¬ Par les afférences optomotrices (mouvements optiquement élicités).
Il s’agit soit de versions, soit de vergences.
Il faut se souvenir que si
l’induction des mouvements peut être volontaire ou automatique, leur exécution est toujours réflexe.
L’ophtalmologiste s’intéresse principalement aux mouvements optiquement élicités.

Pour l’exploration optomotrice spatiale le logiciel oculogyre dispose de deux programmes en articulation permanente:

Le programme des versions chargé de l’orientation du regard. Il comporte 3 codes cinétiques bien individualisés:
¬ L’attraction visuelle = Saccade (Amplitude 40°; fréquence
: 0,2 Hertz),
¬ La fixation en mouvement = Poursuite (Amplitude 40°; fréquence
: 0,3 Hertz),
¬ L’adaptation permanente du regard dans un espace mouvant = NOC (vitesse subjective moyenne 20°/s).
Le programme des vergences chargé de l’adaptation en profondeur est totalement différent. Une vergence de refixation est induite par le conglomérat séquentiel de divers stimuli:
¬ Égocentriques,
¬ Accommodatifs,
¬ Fusionnels.

Toute vergence résulte de l’articulation syncinétique de réflexes monoculaires, consensuels et binoculaires. Ses modalités particulières doivent être analysées en:

• Vergence symétrique;
• Vergence asymétrique
:
¬ Axe devant l’œil droit,
¬ Axe devant l’œil gauche.
Les conditions afférentielles

Pour chaque séquence motrice il faut faire un enregistrement ODG, OD et OG. Pourquoi?

En physiologie
Les versions sont toujours congruentes, car leur correspondance motrice est parfaite, et elles n’ont aucune variation en fonction des conditions afférentielles: c’est l’équivalence optomotrice.
Les vergences au contraire sont toujours incongruentes et changent radicalement en fonction des conditions afférentielles. Donc il n’y a pas de correspondance motrice mais une dissociation radicale des vergences.
En pathologie

Dans les dérèglements moteurs congénitaux on constate souvent une altération de la correspondance motrice et de l’équivalence optomotrice des versions.

Conclusion

Il est essentiel d’étudier la cinétique de tous les dérèglements oculomoteurs.
Cet examen exige impérativement une méthode d’enregistrement.