Troubles oculomoteurs et binocularité : la vision binoculaire « subnormale » André Roth
Introduction
Le terme et le concept de vision binoculaire subnormale ne sont pas d’un usage courant en France. Les réalités qu’ils recouvrent ne sont pas partout les mêmes ; elles varient selon les pays et les catégories professionnelles qui les utilisent. Ce qui suit n’est qu’un aperçu du problème sur lequel des livres entiers, de valeur très inégale, ont pu être écrits. La physiopathologie reste mal élucidée, d’où des disputes sans grands fondements.

Le cadre nosologique de la vision binoculaire subnormale
Le terme de vision binoculaire « subnormale  » ne figure pas en temps que tel dans le livre des Hugonnier. Mais les auteurs consacrent le dernier chapitre de la dernière édition aux critères d’une vision binoculaire normale ; ils tracent donc indirectement les contours de ce qui ne remplit pas tout à fait ces critères (p. 519).
Pour Lang, la vision binoculaire subnormale peut être définie comme une orthotropie où, malgré cela, la stéréopsie est inférieure à la normale, où il peut exister une suppression unilatérale, voire une acuité visuelle subnormale unilatérale ou bilatérale. Il distingue les formes primitives des formes post-thérapeutiques. Dans les cas limites de ces dernières, il existe parfois une microtropie intermittente. Mais « on verse beaucoup de choses dans cette marmite  » !
von Noorden (p 135) parle de vision binoculaire subnormale dans les cas d’ésotropie essentielle (précoce différée) qui, après réalignement chirurgical, font preuve d’un degré de coopération binoculaire « remarquablement développé  ».
Il y a en fait une transition continue de visions subnormales entre la vision binoculaire normale et le microstrabisme avec CRA décrit par Lang (Crone, de Decker et Haase, Wieser etc.). La terminologie est variable d’un auteur à l’autre. À cela s’ajoutent celle propre aux opticiens/optométristes qui, à la suite de H.-J. Haase (inventeur du Polatest), s’occupent de ce problème (sur la seule base du Polatest !).
  • L’orthotropie stable avec correspondance rétinienne normale (bien entendu vérifiée au test maculo-maculaire et au test de Buchmann-Cüppers), mais avec une acuité stéréoscopique qui reste basse.
  • Les hétérophories motrices, liées ou non à une amétropie, avec courbe de disparité de fixation normale, où la disparité reste à l’intérieur de l’aire de Panum, compensées par la fusion ou au besoin par une compensation prismatique minime.
  • Les hétérophories avec disparité de fixation obligatoire, où l’aire de Panum est élargie, s’accompagnant de suppression unilatérale plus ou moins intermittente ; la CR est normale ou peut devenir indécise. Cette situation peut être soit spontanée, soit apparaître en cas de strabisme normosensoriel opéré tardivement ou ayant débuté entre 2 et 3 ans (CRN sans amplitude de fusion).
  • La microtropie labile, telle que l’a décrite Wieser ; elle n’apparaît pas compensable par la fusion, ni par le port de prismes ; les réponses peuvent être variables selon les tests de correspondance rétinienne ; mais lorsqu’elle est opérée (du fait d’un excès de convergence p. ex.), elle se trouve éliminée, avec retour à une vision binoculaire normale.
  • Le microstrabisme (primitif) avec rivalité de correspondance rétinienne, dualité de binocularité entre la fovéola et la périphérie rétinienne
  • Les microtropies secondaires avec dualité de correspondance.
N’entrent pas ou plus dans ce cadre, l’insuffisance de convergence en vision de près, les microstrabismes et les microtropies résiduelles postthérapeutiques avec correspondance rétinienne anormale, l’horror fusionis.
Il faut, du point de vue pratique, distinguer entre les cas qui conservent une potentialité de vision binoculaire normale et peuvent la récupérer (formes dégradées de vision binoculaire normale) et ceux qui n’en ont pas ou plus et chez qui le traitement binoculaire est contre-indiqué.

Les troubles asthénopiques et le diagnostic de vision binoculaire subnormale
La vision binoculaire subnormale n’entraîne pas nécessairement des troubles asthénopiques. En revanche, les troubles asthénopiques nécessitent un diagnostic précis, pour un traitement adapté.
Plus de 95  % des troubles asthénopiques relèvent d’une amétropie (ou d’une presbytie) non ou mal corrigée.
  • Étudier minutieusement la réfraction et s’assurer de la juste correction de l’amétropie.
  • Rechercher une hétérophorie décompensée, et/ou une insuffisance de convergence en vision de près.
  • Examiner la correspondance rétinienne, y compris avec les tests fovéo-fovéolaires !
Principes du traitement de la vision binoculaire subnormale
Pas de plaintes, pas de traitement (Hugonnier).
Si traitement, le plus simple, toujours du plus simple au plus compliqué : correction de l’amétropie, puis réexamen, évaluation de la possibilité de retrouver l’usage d’une vision binoculaire normale et test de l’efficacité d’une compensation prismatique, discuter d’une intervention (opération monomusculaire souvent en ces cas). Si la binocularité reste incertaine, ne pas insister : la binocularité ne peut pas se forcer. Danger de diplopie permanente, d’horror fusionis !

Références
Quelques références bibliographiques (il est à remarquer qu’il n’y a guère de références de langue française sur ce sujet !).
  1. Crone RA. From orthophoria to microtropia. Brit Orthopt J 1969, 26 : 45-51.
  2. de Decker W, Haase W. Subnormales Binokularsehen, Versuch einer Einteilung des Mikrostrabismus. Klin Mbl Augenheilk. 1976, 169 : 182-195.
  3. Hugonnier R, Hugonnier S. Strabismes, hétérophories, paralysies oculomotrices. 4e édit., Masson, 1 981.
  4. Lang J. Mikrostrabismus. Bücherei des Augenarztes, 62. Enke édit., 1 982
  5. Lang J. Strabismus. Diagnostik, Schielformen, Therapie. H. Huber, Bern, 4e édit., 1 995.
  6. von Noorden GK. A reassessment of infantile esotropia (XLIV Edward Jackson Memorial Lecture). Am J Ophthalmol., 1988, 105 : 1.
  7. von Noorden GK. Binocular vision and ocular motility. 4e édit., C.V. Mosby Cie, 1 990. p. 135 svt.
  8. Wieser D. Mikrotropie, Heterophorie. Klin. Mbl. Augenheilk. 1980, 176 : 583-586.
  9. Wieser D. Pseudokonvergenzexzess des Ruhelageverhältnissses Ferne/Nähe bei Spät-Esotropien. Klin. Mbl. Augenheilk. 1986, 288 : 479-481.
  10. Cours de réfraction de la Société suisse d’Ophtalmologie. Chap. 18 : Strabologie classique et Polatest : essai d’établir un pont. I.1 999.


Date de la dernière mise à jour du contenu de la page : Mai 1999