L’enregistrement des mouvements oculaires est-il possible en 1998 ? Françoise Oger-Lavenant
Introduction
L’enregistrement des mouvements oculaires est bien sûr possible mais surtout toujours très utile et nous amène à poser trois questions :
  • Pourquoi enregistrer les mouvements oculaires ?
  • Que faut-il enregistrer ?
  • Comment enregistrer ?

Pourquoi enregistrer ?
L’observation de la cinétique oculaire ne donne qu’une évaluation très grossière des mouvements oculaires anormaux. L’observateur est soumis à la dépression perceptive qui accompagne ses propres saccades. Pour cette raison la vidéo permet de revoir plusieurs fois le même document à des vitesses variables mais elle n’élimine pas les troubles discriminatifs de l’examinateur. Ainsi une étude cinétique exige une méthode d’enregistrement.

Que faut-il enregistrer ?
On ne peut enregistrer toutes les potentialités cinétiques car cela serait trop long, il faut donc faire un choix en fonction de la clinique. Le bilan cinétique comporte donc :
  • L’enregistrement des mouvements spontanés : Ils sont toujours anormaux : ce sont les nystagmus patents ou latents ou autres secousses oculaires non nystagmiques.
  • L’enregistrement des mouvements optiquement élicités est celui qui intéresse l’ophtalmologiste (les inductions sensorielles, vestibulaires ou proprioceptives concernent moins l’ophtalmologiste).

Chez l’homme existent deux systèmes en articulation permanente :
  • Le système des versions qui assure l’orientation du regard :
    • L’attraction visuelle est assurée par les saccades (40° & 0,2 Hz),
    • La fixation en mouvement est assurée par la poursuite (40° & 0,3 Hz)
    • L’adaptation permanente du regard dans un espace mouvant est assurée par le NOC (nystagmus opto-cinétique) (pour vitesse moyenne subjective 20° par secondes).

  • Le système des vergences qui gère l’adaptation en profondeur : il s’agit de vergences de refixation induites par divers stimuli, égocentriques, accommodatifs et fusionnels. Toute vergence résulte de l’articulation syncinétique de réflexes monoculaires, consensuels et binoculaires et on enregistre donc la vergence symétrique et les vergences asymétriques axiales droite et gauche.

Pour chacune de ces séquences, l’enregistrement a lieu en binoculaire et monoculaire. En effet, si en physiologie la correspondance motrice des versions est parfaite, quelles que soient les conditions afférentielles il n’en est pas de même en pathologie oculomotrice où la correspondance motrice et l’équivalence optomotrice sont perturbées.

Comment enregistrer ?
En clinique, les troubles oculomoteurs sont essentiellement rencontrés chez des enfants et cela impose des conditions particulières d’enregistrement. Nous retiendrons quatre préalables :
  • L’enregistrement doit être indolore, sans contrainte et atraumatique ;
  • Il ne doit pas imposer d’immobilisation ou de contention de la tête ;
  • Il doit être applicable à tout âge ;
  • Le coût du matériel doit être raisonnable.
On peut retenir dix commandements techniques :
  1. Enregistrement simultané des deux yeux ;
  2. Enregistrement de tous les types de mouvement (mouvements spontanés anormaux et mouvements induits) ;
  3. Enregistrement suivant tous les axes de déplacement ;
  4. Enregistrement les yeux ouverts, les yeux fermés et en occlusion monolatérale ;
  5. Enregistrement avec le port de la correction optique ;
  6. Possibilité de compenser une déviation strabique ;
  7. Enregistrement en temps réel c’est-à-dire avec une corrélation directe entre le mouvement et le signal ;
  8. Enregistrement quantitatif permettant le calcul automatique de tous les paramètres du mouvement (amplitude, vitesse, accélération avec possibilité de moyennage) ;
  9. Enregistrement avec conservation de documents objectifs ;
  10. Il faut une méthode d’application facile et sûre pour les manipulateurs.
En fait, à l’heure actuelle, aucune méthode ne remplit toutes les conditions de ce cahier des charges.
En 1 998 nous disposons donc toujours de deux types d’enregistrement qui ont chacun des avantages et des inconvénients. Il n’y a pas de méthode idéale.
La méthode la plus ancienne est l’électrooculographie cinétique.
On maintient une luminance stable et la morphologie du potentiel de repos se déplaçant entre deux électrodes péri-orbitaires est en corrélation directe avec les paramètres du mouvement. D’emblée on peut faire trois constatations :
  1. Il n’y a pas de corrélation directe entre le mouvement et le signal, l’électrooculographie cinétique est une méthode médiate et indirecte.
  2. Il faut être certain de l’intégrité parfaite du neuroépithélium (notion à vérifier dans certains nystagmus sensoriels)
  3. On admet implicitement l’égalité des potentiels de repos de chaque œil, or une différence peut être induite par divers facteurs émotionnels, légers massages du globe etc.
Le matériel comprend une chaîne d’enregistrement qui semble simple : recueil des potentiels par des électrodes péri-orbitaires, comme ils sont faibles il faut un dispositif d’amplification et ces décharges apparaissent sur un oscillographe cathodique ou sur un inscripteur à jet d’encre ou à plume.
Les électrodes utilisées sont à usage unique et sont placées après nettoyage de la peau.
Pour chaque œil il faut disposer de deux pistes horizontales, une pour l’amplitude et l’autre pour les vitesses et une piste verticale pour l’amplitude. Une piste doit être réservée pour l’inscription du signal de référence émis par le système d’induction du mouvement. L’idéal est donc un inscripteur à huit pistes.
L’amplification, si elle est idéale en courant continu, est en fait souvent remplacée par une amplification en courant alternatif afin d’éviter les phénomènes de dérive de la ligne de base. La constante de temps peut être courte (0,1 seconde ou ultra-courte 0,01 seconde). Dans ce dernier cas la déflexion peut être assimilée à une expression de la vitesse du mouvement. La constante de temps peut être à l’inverse longue (7 à 10 secondes), elle est alors le reflet de l’amplitude.
L’inconvénient de l’enregistrement électrooculographique de ce type est l’impossibilité d’étudier de façon correcte les mouvements obliques.
Le deuxième mode d’enregistrement est la photo-oculographie par traitement d’images. Cette méthode repose sur l’analyse de cinq reflets cornéens et de l’image du contour de la pupille. Ces deux séries d’image sont dans deux plans optiques différents et la variation de leur position relative est indépendante de la translation de l’œil. En revanche, cette variation est en corrélation directe avec la rotation du globe oculaire.
Le matériel comprend :
  1. Un système d’éclairement des deux yeux proche de l’infrarouge,
  2. Un capteur d’images constitué par deux caméras dont le système optique fonctionne dans le proche infrarouge,
  3. Une structure mécanique qui permet de régler la position des deux caméras,
  4. Deux systèmes de traitement d’image, un pour chaque œil,
  5. Un système de gestion avec un écran alphanumérique et graphique, une unité de stockage, un clavier et deux écrans vidéo. Trois systèmes informatiques sont associés.
L’image vidéo obtenue est analysée en temps réel.
L’inconvénient de cette méthode est l’impossibilité de pratiquer des enregistrements des reflets cornéens avec une correction optique en raison des reflets qui se surajoutent. Par contre, cette méthode est un moyen tout à fait satisfaisant pour analyser des mouvements de vergence.

Conclusion
Malgré l’imperfection de ces deux méthodes, en 1 998 il est donc toujours impératif d’enregistrer les mouvements oculaires :
  • Soit dans la pathologie oculomotrice fonctionnelle telle que les nystagmus, afin de vérifier les positions de blocage ou telle que dans les strabismes convergents ou divergents afin d’apprécier le degré du spasme ou de découvrir un éventuel élément parétique ;
  • Soit dans la pathologie neurologique, en particulier dans les paralysies de fonction où l’enregistrement permet de confirmer l’existence d’une ophtalmoplégie internucléaire ou d’une parésie de la latéralité.


Date de la dernière mise à jour du contenu de la page : Mai 1999