« Le voir et le regarder » : les correspondances rétiniennes et motrices Françoise Oger-Lavenant
Introduction
« Le voir  » sensoriel et le « regarder  » moteur sont inséparables. La binocularité n’est possible que si une synergie motrice parfaite, statique et cinétique existe entre les deux yeux. Le balayage oculo-spatial est la première activité coordonnée du nourrisson et précède la préhension volontaire.
L’originalité des primates est l’existence : d’une dynamique anatomique caractérisée par la rotation progressive des orbites vers l’avant. Au deuxième mois, l’embryon humain a les yeux à 180° ; au quatrième mois la rotation est amorcée et à la naissance chaque orbite se situe à 23° de sagittalisation. Cette angulation résiduelle sera complétée par une dynamique fonctionnelle.
L’articulation permanente entre « le voir  » et le « regarder  » exige un système d’intégration, de contrôle et de commande, de telle sorte qu’à toute impulsion afférente corresponde une réponse motrice instantanée et parfaitement adaptée : cela implique donc une loi de correspondance sensorielle et une loi de correspondance motrice.

Loi de correspondance sensorielle
Lors de la perception d’un stimulus le cerveau reçoit donc deux images rétiniennes physiquement séparées et pourtant un seul objet sera perçu et sera localisé dans une direction de l’espace visuel. Les éléments rétiniens ont donc des valeurs spatiales. La fovéa est le support de la direction visuelle principale, les autres zones sont des directions visuelles secondaires par rapport à la fovéa.
Lorsqu’un objet apparaît en périphérie du champ visuel, l’œil se dirige vers cet objet pour que son image tombe sur la fovéa : ce mouvement est extraordinairement précis. La rétine stimulée par cet objet a donc une valeur rétino-motrice. Par contre la fovéa a une valeur rétino-motrice nulle. Tout objet tombant directement sur la fovéa ne déclenche aucun mouvement (c’est sur ce principe que repose par exemple l’étude du cover-test alterné).
Tout stimulus excitant simultanément les deux fovéas est perçu dans une identique direction visuelle subjective. En dehors de la fovéa les éléments rétiniens correspondant sont ceux des éléments des deux rétines qui engendrent en vision binoculaire des sensations localisatrices dans une et même direction visuelle subjective. On parle donc de correspondance rétinienne. La direction visuelle commune des fovéas est la direction de référence. Par exemple si l’on envoie une post-image sur la rétine d’un œil cela entraîne une image à direction visuelle commune de l’aire rétinienne stimulée et de l’aire rétinienne correspondante non stimulée de l’autre œil. La post-image sera localisée dans la même direction, que les yeux soient ouverts ou fermés ou que l’œil stimulé soit fermé et l’autre ouvert.
Cette correspondance sensorielle explique la vision simple ou fusion sensorielle. Le stimulus de la fusion sensorielle est l’excitation des éléments rétiniens correspondants. Les images stimulantes doivent être suffisamment semblables sinon il existe une rivalité rétinienne. La stimulation simultanée de points rétiniens non correspondants par un objet entraîne une vision double de l’objet et on parle de disparité.
Le plan de tous les points objets représentés sur les points correspondants rétiniens pour une distance de fixation donnée constitue l’horoptère. Tous les points de l’horoptère sont vus simples, hors de lui ils sont vus doubles et on parle alors de diplopie physiologique.
L’aire de Panum est la bande étroite de vision simple qui s’étend autour du plan de l’horoptère.
La correspondance rétinienne implique des traitements des signaux primitifs pour obtenir une « correspondance corticale  ». L’image (vue simple) doit être détectée, localisée et identifiée ; elle emprunte des canaux de transmission à partir des cellules ganglionnaires :
  • Les fibres Y et W seraient particulièrement sollicitées, les fibres Y assurant la détection des stimuli, de la dimension des objets et de l’orientation vers la fovéa, les fibres W auraient pour rôle de déterminer la position du stimulus et d’induire les mouvements (les fibres X seraient dévolues à l’acuité visuelle et à la vision des couleurs).
  • Les fibres X, Y, W vont au cortex occipital dans l’aire striée via le corps genouillé latéral. Dans cette aire les couches sont binoculaires sauf la couche IV. Il existe une rétinotopie du cortex visuel avec une surreprésentation de la région maculaire. On retrouve d’autre part des colonnes d’orientation dans cette aire XVII. La rétinotopie existe également dans les aires extra-striées V2, V3 et V4.
La loi de correspondance motrice
Nous avons vu qu’à tout stimulus sensoriel correspond une balistique extrêmement précise pour amener la cible sur la fovéa et pour assurer ce mouvement à la correspondance sensorielle s’ajoute la correspondance motrice.
Trois lois régissent les mouvements conjugués d’orientation du regard :
  • L’innervation réciproque de Sherrington : quand un agoniste se contracte son antagoniste se relâche de façon inversement proportionnelle ;
  • La loi de Hering-Adler : une quantité d’énergie nerveuse est transmise au couple musculaire synergique pour permettre aux yeux de tourner de façon égale ;
  • La loi d’équivalence optomotrice conjuguée de Quéré : toute version induite par un stimulus optomoteur donné est identique quelle que soit la modalité de fixation, binoculaire, monoculaire droite ou gauche.
Ainsi, à partir d’afférences sensorielles se produisent des réactions oculomotrices mais toute réaction motrice modifie à son tour les afférences sensorielles : par exemple la dépression perceptive qui existe pendant la réalisation de la saccade. À partir du signal rétinien, de multiples réseaux de connexions reliés aux voies effectrices sont excités ou inhibés. Les structures inhibitrices semblent prédominées sur les structures excitatrices. La ou les zones de raccordement visuomoteur ne sont toujours pas connues.
Les réponses aux stimuli sensoriels passent par le faisceau longitudinal postérieur et médian et la formation réticulée pontique et mésencéphalique qui déclenche les réactions motrices sous l’influence des « zones gâchettes  ». Ces zones sont représentées par les zones oculogyres frontales et pariéto-occipitales mais aussi par les noyaux vestibulaires et le colliculus.

Conclusion
Ainsi entre le « voir sensoriel  » et le « regarder moteur  », les différentes structures impliquées doivent fonctionner non seulement de façon harmonieuse mais également de façon extrêmement précise et extrêmement rapide. Lorsqu’on envoie un signal sur la rétine on enregistre pour la réponse motrice des activités cérébrales dans plus d’une trentaine de zones. On comprend donc que la vision binoculaire nécessite un apprentissage sur plusieurs années pour redevenir la plus perfectionnée possible et que d’autre part, tout avatar, soit périphérique soit central, la désorganise plus ou moins irrémédiablement durant cette période d’apprentissage.


Date de la dernière mise à jour du contenu de la page : Mai 1999